Bal Folk Planet

Autor: Christian Declerck

L’épinette de Charles Rogie

photo J.-J. RévillionEncore une épinette Coupleux !Telle fut ma première réaction, lorsqu’on me présentait cette énième exemplaire évoquant au premier coup d’œil la production de cette célèbre famille industrielle tourquenoise. Vernie, en très bon état…

Carnaval de Dunkerque

mise à jour du 18 avril 2018, ajout du film Vivre Aujourd’hui




Le colporteur a posé sa hotte pendant le carnaval de Dunkerque à Rosendael et à Malo les Bains.

Catherine Claeys, lors d’une „chapelle“ du carnaval de Rosendael chez Marieke, s’entretient avec les piliers du renouveau du carnaval dunkerquois : Jean Denise, Jacques Yvart, Roch Vandromme pour le groupe „Les Kakesteeks“, Jean-Pierre Ducassou et Jeanmartin Marchal.
Jean Denise mentionne la parution de son livre „Les Enfants de Jean Bart“ l’année précédente, ce qui situe cette émission en février 1978.
introduction par Catherine Claeys

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La fête est un désordre organisé
qui renforce l’ordre
Un document exceptionnel, Vivre aujourd’hui, un film de Jacques Fremontier, réalisé par Raoul Sangla, tourné en 1972, avec Jacques Higelin en invité, qui improvise des chansons „tendancieuses“ sur Dunkerque et son carnaval.
Merci à la page FB de Dunkerque et environs pour cette mise en partage.

première partie
deuxième partie
troisième partie
quatrième partie

Radio Uylenspiegel

mise à jour, ajout vidéo Radio Uilenspiegel/Anvers

en 1978, les débuts sur 102 Mhz au temps des radios libres

Le premier janvier 1978, c’est la première émission depuis l’église de Cassel, y participent : Jacqueline et Jean-Rémy Bève, et Maryse et Pascal Vanbremeersch. Le matériel est caché aux regards des visiteurs derrière un rideau et sous la „protection“ de Notre-Dame de la Crypte, la réception est très bonne malgré la faible puissance de l’émetteur.
Le dimanche suivant a lieu la deuxième émission, avec la participation de Pierre Vandevoorde (dit Keuntje) de Steenvoorde qui apporte sa connaissance et sa pratique du flamand. Même réussite, malgré le brouillage intensif.

La semaine suivante Pascal entre en contact avec moi. Il recherche la possibilité de diffuser sur Dunkerque. J’accepte de participer et je trouve une chaumière, située à Quaedypre, idéalement située sur la „falaise“ de l’ancien trait de côte, au delà de Bergues, en surplomb de la plaine de la Flandre Maritime.
L’émission du 15 janvier se passe sans problème, pendant la diffusion je suis retourné chez moi chercher un appareil photo pour immortaliser ce moment historique, mais durant mon absence il y a eu des visiteurs à la chaumière. Je gare ma voiture dans le chemin de terre, je fais quelques photos dans le grenier où est placé l’émetteur. Quand je sors j’aperçois une fourgonnette qui bloque le chemin, m’empêchant de partir, je comprends vite ce qui se passe, le camion gonio a pu facilement repérer le lieu d’émission vu le peu de densité d’habitation et ils ont posé une souricière avec l’aide des techniciens de T.D.F. Peu après les gendarmes de Bergues arrivent et m’emmènent pour un interrogatoire, c’est la première saisie de la radio.
séance de studio avec Pascal Vanbremeersch, Jean-Paul Sepieter et Keuntje
© photos B. DOM de Mortsel
Pour l’émission suivante, le 19 mars, le temps de trouver un nouvel émetteur, je récidive. La diffusion se fait cette fois depuis mon appartement dans le centre ville de Dunkerque, précisément 36 rue du Maréchal-French, au premier étage. En ville, la triangulation est moins facile et comme les émissions ne durent qu’une demi heure, TDF n’a pas le temps de localiser l’émetteur.

J’ai conservé la cassette originale de cette émission qui fut ma dernière participation, ensuite mon père a pris le relais.

Téléchargez la cassette ici
100 téléchargements au 1/6/2013

extrait

programme :
– le Carillon de Dunkerque, par Alfred et Kristien Den Ouden
– Nee’w we goan nus vlams ni laot’n, par Willem Vermandere
– Ali Alo, par le groupe Rum
– un texte sur l’abolition des monopoles d’état de la radio, par Jean-Paul Sepieter
– Anne-Marie Katrien, par le groupe ‘t Kliekske
– Al travaille à la filature par Marieke (version en concert, différente de celle qui est ici)
– annonce finale, par Pascal Vanbremeersch
– Laat de mensen dansen, par Wannes Van De Velde

La suite est dans la plaquette écrite, à chaud, par Pascal Vanbremeersch : Une radio libre en Flandre : Radio Uylenspiegel, éditée par Westhoek édition en 1979.

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En janvier 1975, Pascal Vanbremeersch a publié, dans sa revue Kanar, une série d’articles sur les premières radios pirates, dont un consacré à Radio Anvers qui émettait depuis un bateau nommé Uilenspiegel. Il n’y a pas  de hasard, je pense que cette radio a fortement inspiré le nom de la radio de Cassel.

hommage à Georges De Caluwé (1889-1962)
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La revue l’Abeille a publié un numéro très complet sur le thème de la radio régionale, on peut le télécharger ici

le site de l’Abeille

Qui a connu Manootje ?

C’est à une chanson du carnaval de Dunkerque que Stéphanie Dimanche, surnommée Manootje (1) (ou Manotche, ou Manot’je) doit sa notoriété posthume.

Stéphanie Dimanche, dite Manootje
source : Jean Denise, Les enfants de Jean-Bart, Dunkerque, 1975

As-tu connu Manootje ?

Marie Jeanne Stéphanie DIMANCHE naît à Dunkerque le 13 octobre 1811 ; son père, François dit Pierre, tour à tour perruquier, journalier et bûcheron, est né dans l’Allier à Saint-Pourçain-Malchère (commune actuelle de Lusigny) en 1764, sa mère, Marie Jeanne DAVERGNE, journalière et balayeuse, est née à Saint-Valery-sur-Somme en 1785. Mariés à Dunkerque en 1806, le couple a sept enfants. L’aîné, Napoléon, naît à Saint-Omer en 1806 ; Victoire à Dunkerque en 1809 ; Stéphanie est la troisième de la fratrie ; Jean Baptiste, né en 1814, meurt l’année suivante ; Philippe Antoine naît en 1817, il est ménétrier employé à un spectacle mécanique en 1834 et musicien ambulant ; Jean Louis François, né en 1820, est joueur d’orgue ambulant, il meurt à Lillers en 1880, il a une descendance de forains sur au moins trois générations ; le dernier enfant, Jean Louis né en 1825, meurt à Dunkerque en 1910.
Stéphanie est morte à l’hospice de Dunkerque en 1880, on ne connait de sa vie que ce que dit la chanson et les quelques traces conservées dans les archives municipales de son activité de mendiante(1). La première mention de la chanson As-tu connu Manootje ? est relevée dans le numéro du 18 mars 1888 de la revue Dunkerque Comique : „Manootje !, Voilà Manootje ! Qui ne se rappelle cet échantillon féminin du type de la rue. Dunkerque se souvient de la pauvre femme à la jambe de bois dont on s’égayait tant. Ses drôleries, ses chansons, ses gestes, tout est resté dans la mémoire de la génération actuelle et le refrain du Carnaval a donné un nouveau regain de souvenir à Manootje. Que de fois on a fait des farces à la malheureuse, hélas ! le cœur humain a de ces erreurs, on ne croit pas être cruel en riant des misères des autres et cependant la pauvre fille ne méritait pas toutes ces tracasseries. Si la nature ne l’avait pas douée des ornements physiques désirables ; était-ce de sa faute ? Elle était bien drôle quand pour un sou, elle vous entonnait une de ses chansons sur un air impossible à transcrire, mais était-ce donc une raison pour lui offrir de ces soupes à l’amidon et de ces pannekoukes dans lesquelles on avait introduit traitreusement un beau morceau de mousseline. Il faut croire que Manootje avait un estomac d’autruche, car elle digérait tout cela avec un plaisir sensible. Dunkerque-Comique a voulu consacrer une de ses pages à ce type disparu, voilà Manootje passée à la postérité. Combien parmi les grands hommes de nos petites gens d’affaires pourront en dire autant au mois de mai prochain.. JAC“

source : Musée des Beaux Arts de Dunkerque © droits réservés

Dans le journal Le Nord Maritime du 17 février 1890, cette chanson est déjà considérée comme une rengaine ancienne par le journaliste qui se plaint du manque de nouveautés. En 1922, Jan des Dunes, journaliste du même journal, la cite dans une chronique consacrée au chansonnier Hippolyte Bertrand, à qui il en attribue la paternité. Après la guerre 14-18, elle est intégrée dans le pot-pourri chanté dans la bande des pêcheurs, son rythme de valse donnant un peu de répit aux carnavaleux. Régulièrement publiée dans les programmes des fêtes de carnaval au cours du XXe siècle, elle est toujours chantée actuellement.

programmes des carnavals 1947, 1953, 1960
collection personnelle

Voilà ce qu’on sait des paroles de la chanson, mais la musique, d’où vient-elle ?

Une chanson suédoise ?

Un jour, j’ai la surprise d’entendre la même musique en écoutant l‘album Nä som gräset det vajar de la chanteuse suédoise Lena Willemark. La chanson porte le titre Allt vad du vill. J’ai pu entrer en contact avec son attachée de presse qui m’a orienté vers les Archives Suédoises où Lena l’avait découverte dans les années 1980 dans un collectage que l’ethno-musicologue Martä Ramstèn avait fait pour les Archives, en mars 1968. Elle avait enregistré Joel Nilsson, né à Bålsta près de Stockholm en 1887. Depuis peu l’enregistrement complet est accessible sur le site Visarkivet. J’ai pu avoir un contact indirect avec Martä Ramstèn par l’intermédiaire des sites Visarkivet et de l‘Académie Suédoise des Traditions Populaires, dont elle est membre, mais elle a répondu qu’elle n’avait pas conservé d’information complémentaire, ni sur ce chanteur, ni sur la chanson et son contexte.
J’ai fait un montage comparatif de la version originale du collectage et de la version du carnaval de Dunkerque(2). La parenté musicale est évidente, mais comment l’expliquer ?

A la fin du collectage, il y a un fragment de dialogue sur la pratique musicale locale du début du XXe siècle. Je remercie Guy Pétillon de m’avoir traduit cet entretien :

– Y avait-il des airs ou des chansons en particulier que l’on jouait lors des mariages et occasions de ce genre ?
– Lorsque mon père a fêté ses 60 ans, nous autres les jeunes avons pu organiser une soirée de danse à la maison. Il y avait à cette occasion un violoniste d’Uppsala qui s’appellait Yngve Bergvall, un pompier dont le nom était… Axel je-ne-sais-plus-comment, qui jouait de la clarinette. Il y a bien eu d’autres soirées dansantes à cette époque, avec un orchestre qui s’appellait Gunno Möllers (??) Kapell (NdT :  pas facile à comprendre, ce nom. Il rajoute 2-3 détails que je ne comprends pas).  
– C’était dans les années 20s à peu près, c’est ça ?
– Non, ça devait être en 1907
– Ah oui, si tôt ?
– Oui, c’était bien en 1907. Mon père a eu 60 ans, et j’en avais 20. 
– Il n’y avait pas d’autres „spelmän“ (NdT : musiciens populaires) à Bålsta ? 
– Non, pas vraiment. Il y avait bien Hjalmars Anders, qui est venu travailler pour mon père à cette époque. Il jouait de l’harmonica. C’est comme ça que moi aussi j’ai commencé. Et puis… ensuite, pendant le service militaire, il y avait un garçon de Sala qui s’appelait Svensson, qui jouait de l’accordéon 2 rangs. Un instrument italien de ce genre coûtait 30 Riksdaler. C’était en 1909. 

La piste s’arrête donc là, peut-être qu’un jour quelqu’un trouvera le lien entre Dunkerque et Stockholm. Mais une chose est certaine Joel Nilsson est né en même temps que la chanson dunkerquoise. Pure coïncidence.

Christian Declerck

(1) C’est Michel Tomasek qui a fait le lien entre Manootje et Stéphanie Dimanche, voir la notice parue dans le Dictionnaire biographique dunkerquois.
(2) Les versions du carnaval de Dunkerque : chantée par Robert TRUQUET en 1947 et chantée par Edmond REYNOT dans les années 1960.

Sources : état civil, recensements, souches de passeports pour l’intérieur, journal Le Nord Maritime, les publications de Jean Denise et divers sites mentionnés dans le texte.






Sur les Frontières

C’est le nom d’un nouveau groupe de notre Région qui s’inspire de tous les recueils, collectages et autres sources que l’on peut aussi trouver sur ce blog.
Il y a donc toute sa place.

Frédéric Matte (alto) – Romuald Ballez-Baz (guitare/oud) – Michel Lebreton (conemuse/flûte/chant) – Mathieu Brunet (accordéon)

Entre France et Belgique d’aujourd’hui, se sont succédées des générations de musiciens du quotidien. Trouvères, ménétriers des villes et des villages, maîtres à danser, musiciens de parquets mais aussi gens du pays… ils nous ont laissé des chants et danses qui ont peuplé les jours des « grands de ce monde » comme du « petit peuple des campagnes ».


en concert à Calais le 30 mars 2018


Guinguettes flamandes

C’est le titre d’une série de recueils de danses pour petit orchestre, édités avant 1914, par le marchand de musique Laigre-Sapin à Lille et Orkhestra à Wattignies.
collection personnelle
D’autres éditeurs régionaux ont publié ce genre de recueils, comme A.-L. Doyen à Wattrelos qui éditait La Lyre Wattrelosienne, Zéphir et Louis Bajus à Avesnes-Le-Comte proposaient leurs compositions en recueils sous le titre Les Nouveaux Succès, Jean D’hondt distribuait les recueils de musique sans droit d’auteur, L’Aurore Boréale, édités par Jules Verhoeven à Anderlecht et j’ai publié ICI ceux de Gérard Fournier à Achicourt. Je n’ai jamais plus rencontré d’autres exemplaires, annoncé comme première série, peut-être n’a-t-il été que le premier et dernier ? Il n’est pas référencé à la BNF, ni dans d’autres catalogues. Il présente aussi l’intérêt d’être une réalisation de l’Association des Auteurs et Compositeurs de musique du Nord et du Pas-de-Calais, fondée en 1906 et très active à Lille avant 1914. 
collection personnelle
Les compositeurs qui ont collaboré à ce recueil sont tous nés dans la Région et, pour la majorité, sont impliqués dans la vie musicale régionale.
• Paul Laigre, né à Bailleulval en 1870, est professeur au Conservatoire et directeur de la musique municipale de Lille.
• Georges Gadenne, né à Marcq-en-Barœul en 1866, est le directeur de la musique de St André les Lille.
• Georges Carpentier, né à Provin en 1870, est le directeur de la musique municipale de Seclin.
• Léopold Brunaux, né à Lille en 1864, est le directeur du Conservatoire de Rennes.
• Adrien Chabot, né à La Madeleine en 1886, est chef d’orchestre des Concerts Mayol à Paris.
• Henri Rousse, né à Le Quesnoy en 1875, est directeur de la musique municipale de Le Quesnoy.
• Gustave Gabelles, né à Lille en 1883, est professeur au Conservatoire de Genève et directeur de l’Harmonie Nautique de cette ville.
• Adolphe Gabelles, né à Lille en 1860, est directeur de la Fanfare des Mineurs d’Abscon.
• Henri Wallet, né à Bailleul en 1877, est organiste à l’église St Michel de Lille.
• Eugène Callant, né à Lille en 1876, est violon solo du Grand Théâtre de Lille.

Suite aux commentaires de Patrick, j’ajoute que neuf de ces compositeurs étaient des 1er prix du Conservatoire de Lille, ce qui ne doit pas se rencontrer souvent ailleurs.

L’éditeur, Théodore Laigre né à Paris en 1860, est le frère de Paul. Il est facteur d’orgues à manivelle et de pianos mécaniques 24 rue Neuve à Lille, secrétaire de la musique des canonniers sédentaires de Lille et professeur de mandoline. Arrivé à Lille en 1870, il y épouse Marie Sapin en 1889, elle est professeur de solfège et de mandoline.

Christian Declerck
Sommaire :
Gentils rossignolets, polka, Eugène Calant
Clairette, polka, Adrien Chabot
Film, polka, Henri Rousse
La Mouckère, mazurka, Henri Wallet
L’éruption, mazurka, Georges Gadenne
Bricette, valse, Adolphe Gabelles
Etoile de mai, valse, Georges Gadenne
Premier printemps, valse, Léopold Brunaux
Flandrine, schottisch, Georges Carpentier
Quadrille sur des airs lillois, Paul Laigre
C’est fini, bravo !, retraite-galop, Georges Gabelles
Le recueil est ICI
kermesse au Mont de l’Enclus
collection eprsonnelle

Ghislain Gouwy – Miserere Vlaanderen

mise à jour 10 février 2018 : j’apprends le décès de Ghislain ce jour ICI
un hommage ICI
Hommage par France3 ICI

Faire-part

Ghislain Gouwy (1937-2018), Marieken van Damme – Miserere Vlaanderen – 198?

01-Nostra
02-Haria – Caria
03-Memoria
04-Chant Ve
05-Je t’aimerai dans le roulis des orgues
06-Chant Ve
07-Miserere Vlaanderen
08-Requiem pour un oiseau
09-Les fabriques se sont tues
10-L’absence
11-La marche du printemps

Ghislain Gouwy : récitant
Marieken van Damme : récitante

Katrien Delavier : harpe celtique, flûte traversière
Claude About : chant
Gérald Ryckeboer : bouzouki, flûte, cistre, guitare, cornemuses
William Schotte : violoncelle, synthétiseur
Patrice Heuguebart : accordéon chromatique
Raymond Declerck : harmonica
François Vanhove : guitare
Michel Gossart : orgues

Entretien avec Ghislain Gouwy en 2008

Calligraphie : Joke van den Brandt
Illustrations : Frank-Ivo van Damme

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Hippolyte Bertrand, chansonnier populaire dunkerquois

dessin de Chatel, Nord Maritime 1891
Un matin froid, ce 15 mars 1902, le corbillard se met en route et quitte l’église Saint-Eloi. Le cortège longe la place Jean-Bart, emprunte la rue Nationale et se dirige tout droit par la rue de Beaumont vers la rue de Furnes. Il traverse le pont puis tourne à gauche vers le cimetière communal. Il n’y a pas foule dernière le cercueil. En tête, le prêtre puis quatre croque-morts, suivent cinq hommes et quatre femmes. Parmi eux Gaspard Chitroutre, fils du directeur du Nord Maritime, et Francis Du Bois journaliste au même journal, qui rapporteront dans leurs pages ce petit évènement local : l’enterrement d’un humble, l’enterrement d’Hippolyte Bertrand, chansonnier dunkerquois. Le journal l’avait prédit la veille, si tous ceux qui ont fredonné ses refrains devaient suivre son convoi, le chanteur aurait des funérailles princières ; mais hélas il n’en sera pas ainsi et il est bien probable que bien peu de personnes suivront le corbillard des pauvres, conduisant à sa dernière demeure celui qui a su plaire et faire rire.

Rien ne prédestine Hippolyte a devenir chansonnier ambulant. Né en 1830 à Dunkerque, fils et petit-fils de forgerons installés à Dunkerque depuis le XVIIIe siècle, il exerce les professions de boulanger, journalier, peintre pendant un quinzaine d’années. Ses deux épouses meurent jeunes, la première Marie Fasquelle, lui donne six enfants, dont une survit. Après son décès en février 1864, il épouse Henriette Tacheux deux mois plus tard. Elle décède en 1866, quelques mois après un accouchement. Hippolyte quitte Dunkerque pour Lille et rencontre Marie Colin qu’il épouse en 1869, huit mois après son installation au 10 rue des Etaques. L’acte de mariage mentionne sa nouvelle profession, musicien ambulant. Son épouse, née à Plombières en 1846 exerce le même métier et est domiciliée à la même adresse. Elle est la fille d’un marchand de chansons ambulant et d’une musicienne ambulante qui demeurent à Metz et qui sillonnent l’Est de la France. Cette rencontre sera un tournant dans sa vie. L’année suivante il déclare la profession de colporteur, puis de colporteur d’imprimés et enfin en 1884 il se dit poète-chansonnier, il est témoin au mariage de sa nièce Léonie, à Annezin (62) avec Alphonse Seulin, colporteur de journaux. En 1886 il est de retour à Dunkerque, rue Sainte Barbe, il déménage pour la dernière fois en 1891 pour la rue Royale, où il meurt au n°15, le 12 mars 1902.
Grace à la presse nous connaissons une partie de son activité de chansonnier à Dunkerque. J’ai relevé une mention dès février 1883 : une polémique est révélée par Le Nord Maritime, à propos d’une chanson de carnaval intitulée Vanhel il est mort, un lecteur est scandalisé que l’on puisse „inventer une chanson sur une mort récente„. La chanson n’a pas laissé d’autres traces. En janvier 1891, c’est un fait divers qui offre l’occasion, à Bertrand, de composer un succès. Le Nord Maritime se fait écho des aventures de la fille à Pothiau [sic], une prostituée boulonnaise qui a délesté un client de son porte feuille pour faire la fête avec ses amis. Cette fois le journal publie un couplet et le refrain
Revenant de son voyage

Qu’elle venait d’faire à Bordeaux

Avec elle tout l’équipage

Avait rigolé comme il faut

Car à chaque matelot

Elle prêtait ses sabots

Ils avaient de l’agrément

A la faire sauter tout le temps

Et plein comme des tonneaux

Ils entonnaient le morceau.

Refrain

C’est la fille à Pothiau

Qui revient de Bordeaux

Elle a tombé à l’eau

C’est rigolo ! c’est rigolo
Toute la bande est arrêtée, jugée et condamnée à la prison en juillet 1891 : Augustin Larcher, 3 ans ; François Douchy, 3 ans ; Gustave Brabant, 6 mois ; Augustin Douchy, 4 mois ; La fille Eugénie Delporte (dite Pothio), 2 mois ; Eugénie Renaud, 10 jours ; Léonie Blanckaert, 10 jours ; Louise Douchy, 2 mois ; Gabrielle Larcher, 2 mois. De plus, le tribunal a prononcé la relé­gation pour Augustin Larcher et François Douchy.

Le Petit Bazar, A. Bécarmin, place Jean-Bart



On n’a pas d’autre mention de son activité de chansonnier au cours de cette année dans la presse. Sauf à partir d’octobre, quand le journal publie le dessin qui est au début de cette page, accompagné d’un article où l’on apprend que Hippolyte a déjà écrit et chanté plusieurs chansons : l’Armée du salut, le Petit Bazar dunkerquois, Hommage au 110e, le Tambour major du Reuze, les Tramways dunkerquois, Notre-Dame des Dunes, L’explosion de Coudekerque Branche, Dunkerque en Carnaval, la Résurrection de Bertrand. Par la suite le Nord Maritime annonce régulièrement ses œuvres nouvelles et ses prestations sur la place Jean-Bart, devant le Petit Bazar, avec son épouse, son parapluie rouge et son chien. Son activité n’est pas réduite à la période du carnaval. Toute l’année il écrit sur des sujets d’actualité, des faits divers. En 1891 c’est le passage du Tsar, puis l’arrivée de l’eau de Houle et le martyr d’un enfant qui sont le sujet d’une chanson. En 1892 la scie du carnaval est A la tienne mon vieux, toujours chantée actuellement. Durant toute l’année le couple écrit, se produit et vend ses chansons, ils ne se déplacent plus hors de Dunkerque, aussi ressentent-ils durement la concurrence des jeunes chanteurs ambulants. H. Bertrand s’en plaint dans une lettre envoyée au Maire  :

source : Archives municipales Dunkerque



Leur activité se poursuit jusqu’en février 1897, lorsque son épouse décède ; le chansonnier, dans l’incapacité de chanter seul, se retrouve sans revenu. Déjà en janvier, pour leur venir en aide, le Nord Maritime avait lancé une souscription auprès du personnel de l’imprimerie et du journal qui a rapporté 8 francs. En août la chanteuse parisienne Eugénie Buffet, qui se produit au Kursaal, organise un concert improvisé en plein air, sur la place du Kursaal et récolte 42 francs pour le vieux chansonnier, mais Hippolyte doit rentrer à l’hôpital, il y meurt le 12 mars 1902.

„Eugénie Buffet et sa troupe“ Paris 1895, Le Monde Illustré
collection personnelle



Quelques années plus tard, des Dunkerquois se souviennent du chansonnier et lui rendent hommage. Le cabaret dunkerquois du Peudre d’Or organise un Festival Bertrand, le 30 mars 1905, dans les salons du Café Georges. Les chansonniers Eugène Gervais, Juleux Denisrep et Noël Timelogh y interprètent des productions d’Hippolyte Bertrand. En 1907, l’Union Chorale organise dans son local une soirée consacrée au chansonnier, on y chante ses œuvres ainsi que deux compositions de circonstance : Hommage à Bertrand et Mémoire d’Outre Tombe. Des hommages sans doute un peu tardifs. Il faudra  attendre plus de 60 ans pour que, grâce à Jean Denise et ses études sur les chansons du carnaval, Dunkerque se rappelle de l’existence de ce chansonnier et qu’on publie quelques chansons sauvegardées par des collectionneurs.

Christian Declerck

Sources : Le Nord Maritime, L’Avenir de Roubaix-Tourcoing, La Flandre, Le Courrier Dunkerquois, état civil, recensements, Annuaire de Dunkerque.

exemples de feuilles volantes vendues par H.  Bertrand
collection personnelle

Inventaire
Les chansons recensées : en gras celles dont on a les paroles ou un extrait, sont exclues celles dont on n’a aucune trace du vivant de H. Bertrand et qui lui ont été attribuées.

A la tienne mon vieux, scie carnavalesque pour 1892 (1892)
– Allume-toi ma cigarette, musique de William LÉVY (sd)
– Amoureux et tourterelles (1892)
 Les artistes nitrateurs, suite au Petit Panama, air La Belle Poissonnière
– As-tu connu Manotche (Manootje) (ca 1887)
– Au pays des fruits d’or(1891)
– Une aventure du carnaval (1891)
– La batelier amoureux, air La Belle Poissonnière (sd)
– La belle aux coupons à bon marché, air Un p’tit nez long comme ça (1894)
– Bonsoir Ninon (1892).
– Le boucher et la boulangère, air Ça ne va guère (1894)
Carnaval 1894, air la Ronde des matelots (1894)
– Le carnaval de Dunkerque, air du Bataillon joyeux (sd)
– Carnaval de Dunkerque 1893 ou le pot aux roses, air Elle est en or (1893)
– Le carnaval de Dunkerque 1895, air Fou d’amour !1895)
– La course pédestre (1892)
– Dernier bouquet (1891)
– La dévaliseuse de saucissons à la halle, air La belle poissonnière (1894)
– Le Douanier (1894)
– Les droits de l’homme (1892)
– Dunkerque en carnaval (1891)
– L’eau de Houlle, air La marche des commis voyageurs (1891)
– Elle est en or ou Elles sont en or ou Il est en or (1892)
– L’employé d’octroi (1894)
– L’enfant martyr de Cappelle, air de L’orpheline de Paris (1892)
– Les enfants de Moscou (1892)
– Les enfants martyrs (1891)
– Les étrennes de Jeanne (1892)
– Les exploits d’une cartomancienne, air La fiancée du matelot
– La fédération (1892)
– La fille à Liza (l’Influenza) (1892)
– La fille à Pothio (1891)
– Le fraudeur des sous de la Plata, air Le Douanier (sd)
– Gentils pinsons d’amour ou Chantez gais pinsons (1894)
– Hommage au 110e (1891)
– Hommage au Général Duchesne, air Sambre et Meuse (1896)
– Hymne Franco-Russe (1891)
 L’incendie de Coudekerque-Branche, air Nos baisers de vingt ans (1891)
– Jeanne d’Arc ou la pucelle d’Orléans (1894)
– Joséphine elle est malade (1890)
– La laitière de Coudekerque dans l’embarras, air Elle est en or
– La leçon de natation, air L’aspirant de marine (1892)
– Ma charmante Rosalie (1892)
– La marche des farceurs (1891)
– La Marie Bataillon de Bergues (1892)
– Les mésaventures d’une marchande de beurre (1892)
– Nos pêcheurs à Notre-Dame des Dunes, paroles de Mme Bertrand (1891)
– Oh la pau… vre fille (1894)
– Les oiseaux (1892)
– Les oiseaux de la Lorraine (1892)
– Ous qu’est St Nazaire, air très en vogue (1893)
– Pauvre enfant martyr, air Pauvres amoureux (1896)
– Le pauvre lacolique (1894)
– Le petit bazar dunkerquois (1891)
– Le petit naufragé ou la prière du mousse (1892)
– Le petit Panama ou le nitrate en détresse, air Jules et Thomas (sd)
– La petite Jeanne ou l’enfant martyr de Saint-Pol-sur-Mer, air Toujours Française (1894)
– La petite souffre douleur (1892)
– Quand on est saoul on va se coucher (1892)
– Les quatre sergents de La Rochelle (1892)
– La résurrection de Bertrand (1891)
– Le retour des beaux jours (1894)
– La revanche des femmes (1892)
– Rossignol d’Alsace (1892)
– Si les filles savaient ! air Si les hommes savaient (1892)
– Le tambour major du Reuze (1891)
– Le terrible crime de la basse-ville (1896)
 Le tram-car de Dunkerque à Rosendael, air Eh, Camus (1894)
– Les tramways dunkerquois (1891)
– La valse de la charcuterie (1892)
– La valse des mollets (1892)
– Vanhelle il est mort (1883)
– La veuve de Belfort (1892)
– Violette, romance (1892)
– Vive la Russie (1893)
– Vivent les enfants de Jean Bart (1874)
– Le vol de la veuve (1892)
Les textes des chansons sont à la fin du recueil des chansons d’Eugène Gervais ICI

Jean Dhondt, fabricant d’épinette




Dans cet instrument, tout est vraiment trop simple : caisse de résonance en contre plaqué, ouïes en cercles, mécaniques de type récent, notes et chiffres tapés à la machine… Désespérant… Oh il y a bien le chevillier ; nous n’en connaissons pas d’autre ayant ce profil. Et puis la fixation des cordes : des pointes situées sous l’instrument…

Patrick Delaval, l’Epinette du Nord, Hazebrouck, 1997, page 46.

dessins de Patrick Delaval

L’exhumation de notes et d’un brouillon d’article, écrits il y a 30 ans en vue d’une publication dans la revue Le Tambourineur (qui cessa de paraître quelques semaines plus tard) me donne l’occasion de faire le point sur ce fabricant/revendeur de Lille.
Jean Henri Dhondt (son patronyme s’écrit D’HONDT pour l’état civil) est né à Moulins-Lille, en 1858, de parents belges : le père est originaire de Stekene, près d’Anvers, et la mère d’Oosterzeele, près de Gand. Jean Dhondt fonde son magasin d’instruments de musique en 1888, situé d’abord 146 rue d’Arras il déménage en 1904, 32 rue Saint Genois près de la gare de Lille. C’est à cette adresse qu’est mentionnée l’activité de fabrique d’épinettes, sur une carte publicitaire avec son portrait en pied. Mais nous ne connaissons pas ces instruments, à quoi ressemblaient-ils ? qui les fabriquaient ? et où ? des questions qui resteront sans réponse, je le crains. Le magasin déménage en 1909 pour le 139-141 rue de Paris. Après guerre la dénomination devient Vercruysse et Dhondt (Cyrille Vercruysse et Oscar Dhondt), plus d’infos sur cette maison ICI.
Carte publicitaire, collection personnelle

En plus de son commerce, Jean Dhondt dirige la fanfare l‘Union du Nord de Moulins-Lille et le club cithariste et mandoliniste Les Dantès de Moulins-Lille, comme nous l’indiquent les Annuaires des Artistes des années 1903-1905.
Le couple D’hondt-Van Dorpe a eu 5 enfants, trois ont survécu et sont devenus musiciens :
– Jeanne Mélanie Joséphine (1886-1935) obtient un 1er prix de solfège au Conservatoire de Lille en 1904, elle est référencée dans l’Annuaire des Artistes comme professeur de solfège, de piano, de mandoline et de cithare. Elle épouse Cyrille Vercruysse en 1911. 
– Virginie Julie (1889-?) 1er prix de piano en 1904, enseigne aussi le solfège, le piano, la mandoline et la cithare, elle épouse Alfred Dutilleul en 1914 et quitte sa région pour Paris.
– Oscar Henri (1891-1950) obtient deux 1er prix en 1910 : solfège et trombone, il épouse Julienne Parmentier en 1919 et reprend le commerce de ses parents avec son beau-frère.

extrait de tarif de la maison Vercruysse et Dhondt non daté
collection personnelle

Roger Dauchelle dans son atelier,
source : Nord-Martin du 25/7/1958

Vers 1985, j’ai été en contact avec Roger Dauchelle (1911-1993) ancien employé de la Maison Vercruysse et Dhondt, de 1925 à 1964. Quand il est entré dans ce commerce, il y avait 4 ouvriers dans l’atelier, puis 7 en 1935, qui ne faisaient que des réparations d’instruments de musique, tous sauf le piano. M. Dauchelle se souvient d’avoir monté des épinettes à son arrivée chez Vercruysse. Les instruments arrivaient par caisse de 100, il ne se souvient plus si elles venaient de Paris (Thibouville-Lamy) ou plus probablement des Vosges (Louis Patenotte). Il montait sur l’instrument brut les mécaniques, les frettes, la plaque de zinc et les cordes. Il se souvient que l’instrument était appelé épinette du Nord, qu’elles se vendaient très bien, environ 400 par an, elles étaient achetées par les ouvriers et surtout les mineurs. La fabrication cessa vers 1930, la mode étant passée au violon. Mais il arriva souvent à M. Dauchelle, ainsi qu’à son collègue et successeur, Jean Boerez, d’en réparer, recoller et accorder. La dernière épinette que M. Boerez a vue à l’atelier c’était vers 1975. Toutes ces épinettes ont disparu, il semble qu’une seule ait survécu, voir le plan au début de la page.

1975, c’est de cette époque que date le renouveau de la pratique de l’épinette dans la Région, est-ce une coïncidence ? A peu près à la même époque, j’ai commandé mon épinette à Jan Van De Putte à Courtrai pour en jouer avec Marieke en Bart (Marieke voulait absolument l’appeler vlier). Puis des ateliers de pratique se sont ouverts, des rencontres entre musiciens ; parmi les premiers, j’ai le souvenir de celui de la MJC de Rosendael, à Dunkerque, animé par Jacques Leininger, et de celui de la Maison de Danse à Fives-Lille, animé par Christophe Declercq. C’est le début d’une nouvelle vie pour cet instrument, la suite de cette aventure pourrait faire l’objet d’un autre article, à bon entendeur…

Christian Declerck
Sources : état civil, généalogie C. Cartigny, Annuaire des artistes, Nord-Matin, Annuaire Ravet-Anceau, entretien avec R Dauchelle.

mon épinette Van De Putte

l’atelier de la Maison de Danse à Fives
photos C. Declerck

Gérard Fournier, compositeur à Achicourt

mise à jour des liens

Au début du siècle à Achicourt, un jeune musicien amateur se fait éditeur de musique „sans droit d’auteur“. Auguste Gérard Fournier, est né à Le Transloy, au sud de Bapaume, en 1869. Ses parents sont originaires de la Somme, toute proche, son père, Démosthène, est fileur de soie et sa mère, Elisabeth Lépine, est dévideuse.

Sa fiche matricule nous donne quelques repères sur son parcours. Il est employé de commerce lors de la conscription, puis il s’engage à Arras en 1888, dans le 32e régiment de génie. Il y est soldat musicien le 28 septembre 1889. Après son service militaire, il est employé dans les mines à Hénin Liétard, puis à Drocourt. Il arrive à Achicourt en 1900. En 1911 il est domicilié 23 rue des Arbretz, son emploi indiqué sur le recensement : comptable chez l’imprimeur arrageois Reppesé-Cassel. Il épouse Eudoxie Hermance Dehay à Achicourt en 1895, ils ont une fille un mois plus tard, Eudoxie, qui nait chez sa tante. Dernière indication sur la fiche, son déménagement à Aubrometz en 1915 et sa participation à la guerre pendant quelques mois avant une réforme dont la cause n’est pas précisée, ensuite on perd sa trace. Sa fille décède à Achicourt en 1983.
Il a publié plusieurs petits recueils de ses compositions de musique de danse, sans droit d’auteur. J’en possède quatre différents. Une collection appelée „L’Ami des petits orchestres“, dont j’ai la 5e série (piston et basse), la 7e série (piston et trombone) et la 8e série (trombone et basse). Elles étaient arrangées pour orchestre de 5 ou 6 instruments : 1er piston Sib, 1er bugle ou clarinette Sib, baryton Sib, trombone Ut, basse Sib et violon ou flûte Réb. Une autre collection est appelée „La Lyre Artésienne“, je possède la 2e série, pour instrument solo, le piston en Sib. La BNF conserve un exemplaire de la série „Petits Orchestres“ quelle date de 1900 et 1906.
Christian Declerck
les PDF :
La Lyre Artésienne, 2e série ICI
Vive la classe (la fuite), polka
Fleur de printemps, scottich [sic]
Rose d’amour, mazurka
Troublante, valse
Joyeux flirt, polka
Javotte, scottich
Belle Ninon, mazurka
Valse des maraichères
Freluquette, polka
Valsons encore
Les gas de Rivière*, quadrille
Captivante, valse
Les guignols, polka-marche
La demi-mondaine, scottich
* commune située au sud d’Arras, près de Beaumetz les Loges



L’Ami des petits orchestres, 5e série, 1er piston Sib ICI
Bapaume-Le Transloy, pas redoublé
Le frondeur, quadrille 
L’Arrageoise, polka
Polka des bleus
Chichinette, polka
Le forgeron de la paix, polka imitative
Amour et tendresse, schottisch
Fanfaronnette, schottisch
L’Angevine, schottisch
Badinage, schottisch
Caresse d’ange, valse pour trombone
Carmencita, valse espagnole
Vieille amitié, valse
Idyle villageoise, valse
Dans la plaine, valse
Celle de grand’père, mazurka
Une soirée à Baudimont*, mazurka
Catherinette, mazurka
La gouïne [sic], polka pour piston
* quartier d’Arras

La famille Magnier, 6 générations de musiciens

C’est dans un chapitre du livre de Charles Verstraete, De l’accordéon au trombone, que j’ai découvert cette famille de musiciens qui ont fait partie des quelques précurseurs (connus) de la pratique populaire de l’accordéon dans le Nord et le Pas-de-Calais, dans le dernier quart du XIXe siècle.

source : De l’accordéon au trombone
„La famille Magnier a été présente dans l’histoire de l’accordéon pendant plus d’un siècle, du Pas de Calais à la Saône et Loire (Monceau les Mines), en passant par Paris. Il furent à la fois mineurs de fond et accordéonistes.
Leur histoire extraordinaire commence 1793, le jour où naquit Jean Louis Magnier, pendant la Révolution Française. Mineur de son métier, Jean Louis découvrit l’accordéon et fit partager son plaisir à ses camarades de travail, en jouant pour eux après la remontée. Son fils Joseph, né en 1837, devient lui aussi maître porion, et, comme son père, ne vécut que pour l’accordéon.

Marceau (alias Freddy Marc), Alphonse (alias Magnier fils) Alphonse Magnier, père,
Julienne (alias Juliana), Voltaire (alias Walter Delens)
collection personnelle


Le petit fils, Alphonse, ouvre les yeux en 1875 à Liettres (Pas de Calais). Dès sa quatrième année, il se passionne pour l’accordéon et la musique en général. Sur les traces de son père et de son grand père, il descendit dans la mine à 10 ans. Mais l’accordéon le possède ; devenu virtuose vers 1900, il reprit un estaminet à Liévin, où il fit danser les „gins“. Il donna des leçons, monta une société vers 1905, Les Cœurs Joyeux. Comme tous les bons accordéonistes de l’époque, il s’intéressera à l’entretien et à la réparation de son instrument ; cherchant à l’améliorer, il inventa un „sytème français“, opposé au sytème italien“ ; on le nommera „sytème Magnier„. Fabriqué sur ses données, en Italie par la maison Borsini, puis Gallanti, et vendu sous la marque Roberti (France Accordéon), par Robert Lévi, vendeur d’accordéons à Lens, 64 rue de Lille, qui possédait aussi un magasin à Paris, 111, boulevard Beaumarchais. Cette invention lui valu le titre d’Officier d’Académie de la musique Française et, fait exceptionnel, il fut nommé Membre d’honneur de la Musique Royale Belge.
Vers 1920, il s’intalla à Paris, il enregistra chez Pathé-Marconi et fit des émissions à Radio Tour Eiffel. Il rentra à Liévin en 1927, puis en 1930, il professa à Béthune et monta plusieurs sociétés d’accordéonistes dans la région. La guerre de 1939-1945 et le décès de Lévi, interrompirent le succès des Roberti.

collection personnelle



Voltaire Magnier et son „véritable Borsini“
collection personnelle

Les enfants d’Alphonse Magnier furent également accordéonistes. L’aîné, Alphonse, né en 1904 à Liévin, qu’on retrouva à Paris, 55 rue Popincourt, professa, répara et vendit des accordéons. Voltaire Magnier, né en 1912 à Liévin fut accordéoniste, à son tour, tandis que Julienne se consacra à la batterie et au violoncelle [erreur, c’était sa sœur Alphonsine]. Alfred Marceau, 4e de la génération, né en 1917 à Monceau les Mines où ses parents étaient réfugiés, fut un virtuose. Après un retour dans le Pas de Calais, il s’installa à Barlin en 1930. En 1942, il décida de tenter sa chance à Paris, il ouvrit une école d’accordéon rue Daguerre. Ses activités dans ce domaine et les succès de son école en France et à l’étranger lui valurent, en 1975, la médaille d’argent de la ville de Paris et il fut fait chevalier des Arts et Lettres. A la 5e génération, ses fils, Marceau Magnier [alias Bébé Swing]  fut professeur d’accordéon et chef d’orchestre, installé à Ivry sur Seine et Jean Pierre fut batteur et percussioniste de Jacques Brel et de la chanteuse Rika Zaraï [qu’il a épousé], il deviendra ensuite agent artisitique. A la 6e génération, le fils de Marceau, Jean Pierre Magnier fut batteur accompagnateur de nombreuses vedettes de la chanson.“

Charles Verstraete, De l’accordéon au trombone, pages 33 et 34



collection personnelle

Quelques précisions :
• C. Verstraete a certainement pu recueillir le témoignage d’Alphonse Magnier, mais j’ai quelques doutes sur la pratique de l’accordéon de l’ancêtre Jean-Louis. Avant 1860, l’accordéon était un objet de luxe, principalement joué par les femmes de la bourgeoisie. Un ouvrier mineur n’avait certainement pas les moyens de s’offrir un tel instrument, peut-être que Jean-Louis Magniez était simplement musicien routinier, violoneux probablement.
• Jean-Louis Marie Républicain Magniez est né à Réty, il est mort à Bruay en 1865. Jean Baptiste Joseph, son fils, est né à Hardinghen, il épouse Adolphine Bouvier à Liettres en 1873. Alphonse, père, est né à Liettres en 1875, décédé à Béthune en 1950, il s’est marié en 1898 à Cuincy avec Alcidie Vandeville, le couple a eu 6 enfants, dont 5 ont été musiciens : Alphonse (1904-1977), Alphonsine (1906-1989), Voltaire Alcide (1912-1964), Alfred Marceau (1917-2003) et Julienne Adolphine (1919-2012).
Merci à Catherine Montani, pour sa généalogie en ligne, et à sa maman Odette, fille de Voltaire, pour leur aide à compléter ces infos généalogiques.

Marionnettes populaires

Mise à jour du 22/12/2017: photos
Mise à jour du 8/12/17 : lien vers la vidéo de France3 Lille et la page de la Voix du Nord


Divertissement des ouvriers, les marionnettes à tringle sont les symboles d’une authentique culture populaire, celle de l’histoire industrielle de Lille et de Roubaix, lorsque les gens de peu s’en allaient « al’ comédie » puiser un peu de rêve et de gaieté. Vous découvrirez plus de soixante-dix comédiens de bois et leurs castelets et irez à la rencontre du fabuleux savoir-faire de ces montreurs de marionnettes.


toutes les infos ICI

L’exposition produite par le musée de l’Hospice Comtesse devait s’appeler Al’comédie,

mais le titre en français Héros de fil et de bois a été préféré.

L’expo qui rassemble, pour la première fois, des collections privées et publiques, a été réalisée avec le concours du Théâtre Louis Richard.
Un catalogue a été édité.
Alain Guillemin, co-commissaire de l’exposition

Christelle Massin, France3 Hauts de France

le catalogue de l’exposition, 152 pages

****

Emile Raes (1882-1956), chansonnier, fondateur et président du Caveau Lillois, s’est souvenu des marionnettes de son enfance.
 
extrait du Recueil des Chansons et Pasquilles du Caveau Lillois, 1926
collection personnelle

Se chante sur l’air de L’habit d’min vieux grand père, de Desrousseaux

Vieilles chansons de lutte et d’espoir des prolétaires du Nord

Un article publié dans un numéro spécial de Liberté Magazine „Du p’tit quinquin à l’Internationale“ publié en novembre 1972.

***
Encart
„Il y a plus de vingt ans de cela, paraissait, dans Liberté Magazine, un article de notre camarade André Simoens, alors journaliste à Liberté. Celui qui, prématurément disparu, a depuis quelques semaines son nom inscrit au fronton d’une école maternelle de Halle, en République Démocratique Allemande, en reconnaissance à l’activité qu’il déploya à la présidence des échanges franco-allemands. On ne relira pas sans émotion ces lignes consacrées aux vieilles chansons de lutte et d’espoir des prolétaires du Nord-Pas de calais, lignes qui, par-delà les années, ont gardé la même signification profonde.“
***

un autre Drapeau rouge, composé par le Lillois Degeyter
collection personnelle

J’ai connu à Comines un vieux militant communiste qui, sur son lit de mort, a chanté entièrement, un moment avant de s’éteindre, le chant célèbre du Drapeau Rouge. Je n’ai pas assisté à cette scène — on me l’a racontée juste après —  Mais j’imagine qu’elle vint en grandeur, dans le modeste logis de cet ouvrier révolutionnaire, au niveau des nobles trépas dont nous parle l’histoire. Et je suis sûr qu’en chantant, notre camarade revoyait tout ce qui avait enrichi sa vie, chacun des évènements où l’hymne glorieux lui était venu aux lèvres : l’annonce d’Octobre 17 après les années de tranchées, la grève générale de 1925, les départs fougueux des grèves du textile entre les deux guerres — et la rentrée aussi, tête haute malgré tout — l’éclatant succès de 1936, Stalingrad et le chute de Berlin, la mairie de Comines au Parti de 1945 à 1947.

J’imagine l’émotion de la fin :

Noble étendard des prolétaires
Des opprimés sois l’éclaireur
A tous les peuples de la terre
Porte la paix et le bonheur

Ainsi, les chansons de lutte et d’espoir des travailleurs habitent l’existence même des militants et la parcourent comme elles peuplent le mouvement révolutionnaire tout entier. Elles aident à traverser du combat les heures les plus dures, elles président aussi aux joies les plus intenses. Elles sont, avec les drapeaux déployés, la poésie de notre bataille.

Le même air… et d’autres paroles

Leur tâche dans l’opposition a donné aux adversaires des régimes qui se sont succédé en France beaucoup d’habileté et de nombreux moyens. Pour s’exprimer, le non-conformiste a bien des tours dans sa besace. La chanson, par exemple, vient commenter l’événement comme le ferait un pamphlet ou un article de presse. C’est un instrument de propagande chaleureux. Pas besoin d’imprimerie : on écoute et on répète, et les autres prennent tellement de plaisir à écouter et à répéter à leur tour !
Durant les périodes de répression, la chanson s’en va, anonyme et terrible, et le sot qui cherche à connaître les auteurs pour les punir, se ridiculise aux yeux de tous. Les fils apprennent des pères l’air et les paroles : il y a des moments où l’on entend plus rien, puis la chanson reparaît avec les mêmes mots ou avec d’autres, parce qu’une occasion, un présent semblable au passé, a favorisé sa résurrection. Quand le fils de l’empereur déchu, Napoléon III — qu’on surnommait Badinguet comme son père — s’engage au service des Anglais dans une guerre coloniale en Afrique du Sud et qu’il y trouve une peu reluisante mort en 1879, les républicains chantent : „Badinguet a tué les Zoulous, Les Zoulous ont tué Badinguet“. L’air est repris plus plus tard dans de nombreuses grèves, en particulier celles du textile à Roubaix, à Tourcoing et dans la vallée de la Lys :
Nous voulons, nous voulons nos six francs
Nos six francs par jour d’augmentation (1)
Par ailleurs, combien a-t-on connu d’éditions de la Carmagnole ou du Ça ira ? A chaque époque, on reprend les couplets anciens, on en ajoute un nouveau, qui est de circonstance : Commune de Paris, séparation de le l’Eglise et de l’Etat, victoire du Front Populaire sont ainsi des occasions de corser ces chants révolutionnaires. Après les Aristos, passent ainsi successivement à la lanterne, les Versaillais, les curés et les Croix-de Feu…
La courageuse attitude des soldats du 17e régiment de ligne qui refusent de tirer sur les viticulteurs du Languedoc en 1907, est aussitôt magnifiée par notre peuple qui chante Gloire au 17e. Mais quand les soldats et les marins français de la mer Noire imposent, en 1919, la liquidation d’une guerre engagée par les impérialistes contre la jeune République soviétique, la chanson jaillit à nouveau, avec d’autres phrases cette fois-ci. Le second couplet ne manque pas de grandeur :
Arborant aux mats le drapeau rouge,
Refusant les ordres de combat
Face à ceux qui les premiers bougent
Vous êtes restés l’arme au bras
Vos ponts n’avaient plus de mitraille,
Mais ils portaient dans leurs entrailles
L’espoir sacré de la Révolution.
Cette seconde édition n’empêche pas la première de vivre. L’hymne du 17e jaillit des foules en marche dans Saint-Etienne quand les soldats fraternisent, en 1947, avec les métallurgistes et les mineurs en grève. Pour sûr, nous l’entendrons encore… car aujourd’hui comme alors :
On ne tue pas ses père et mère
Pour les grands qui sont au pouvoir
Chantez la Commune !
L’une des grandes époques de la chanson révolutionnaire en France commence avec la Commune de Paris. On peut en dire autant, d’ailleurs, du mouvement ouvrier : celui-ci ne se sépare pas de sa propre musique de la propre littérature… Il y a quelques semaines à peine, que s’est achevée la Semaine sanglante et le poète Eugène Pottier écrit l’Internationale, mais il faudra attendre dix-sept ans pour voir, à Lille, Pierre De Geyter chanter, sur une musique de sa composition, ce qui deviendra l’hymne des travailleurs du monde entier.
collection personnelle

Le Temps des cerises, que nous chantons tous, prolonge en écho les grandes journées de la Commune. Jean-Baptiste Clément avait écrit cette belle romance en 1866. Mais après mai 1871, il y ajoute un couplet qui évoque les derniers combats :
J’aimerai toujours le temps des cerises
C’est de ce temps-là que je garde au cœur
Une plaie ouverte.
Et en 1885, l’auteur dédie sa chanson à une jeune ambulancière, Louise, qu’il connut sur une barricade et perdit de vue à la fin de la bataille.
La même année, La Question sociale publie, d’Eugène Pottier : La Terreur blanche :
Les petits sont pétroleurs
Dans le ventre de leur mère :
Pour supprimer ces voleurs,
Nul moyen n’est trop sommaire
Fusillez-moi ça !
Fusillez-moi ça !
Pour l’amour de Dieu, fusillez-moi ça !
C’est l’époque aussi où parviennent en France des poèmes et des chants écrits par des Communards envoyés dans les bagnes d’Algérie ou de Nouvelle-Calédonie.
L’imprimeur Melin édite à Nouméa Le monument funéraire, la musique de ce chant de proscrits a été composée par F.-O. Cailliau et l’auteur des paroles n’est autre que Louise Michel, institutrice, romancière et poète, condamnée après la Commune par le 6e Conseil de guerre, à la déportation perpétuelle. La chanson connut une grande vogue : l’an dernier encore, à la demande d’une lectrice de Lille, nous l’avons publiée dans notre hebdomadaire, afin de compléter une étude sur la Semaine sanglante.
Des cafés de Lille et de Roubaix…
La fin du XIXe siècle et les premières années du XXe surpeuplent les quartiers ouvriers des grandes villes du Nord, comme Lille et Roubaix. Les maisons sont sombres et humides, et le dimanche, les familles vont s’attabler dans les cafés — plus attrayants — des rues populaires. On y pousse la romance jusqu’à une heure avancée de la nuit. La chanson apparaît ainsi comme la distraction majeure en un temps où n’existe encore ni cinéma ni radio.
Parmi le lot de ceux qui chantent, émergent de véritables chansonniers qui passent souvent d’un estaminet à l’autre. Ceux-là écrivent eux-mêmes couplets et refrains sur un fait divers — local ou non — sur un événement politique aussi. Il existe des cafés à tendance „rouge“ socialiste. Les chants y portent naturellement la marque du combat contre les „blancs“,  les patrons, et d’une manière générale contre le capitalisme et ses conséquences. Quels événements, quels thèmes sont donc alors à l’honneur ?
„A Roubaix, nous a déclaré notre vieux camarade Alcide Lefebvre, alors âgé de 85 ans, J’ai chanté en ce temps-là un répertoire que m’avait retransmis mon père qui, lui-même, l’avait hérité de mon grand-père, ce dernier, né en 1787, avait enseigné dès 1813. Il fut instituteur dans la vallée de la Lys et à Roncq et mourut en 1871. Vite acquis aux idées républicaines, il nous apprenait les chansons de „gauche“ et c’est ainsi que je savais Le Pacte de famine, dont on connait le refrain : 
Pendant qu’on danse au Palais de Versailles.
Au poids de l’or, peuple, on te vend le pain.
Sautez, marquis, pendant que la canaille
Dans les faubourgs pleure et crève de faim
Je chantais aussi cet hymne à la liberté qu’est la complainte du patriote italien Silvio Pellico, enfermé dans les prisons autrichiennes il y a plus d’un siècle maintenant ou encore : Bon voyage, ami Cavaignac ridiculisant ce général qui avait été à la fois un sanglant oppresseur en Algérie et le bourreau des républicains parisiens en juin 1848. Mais mon répertoire se renouvela sous la poussée des idées socialistes et des lutes nouvelles. Quelques années après le 1er mai rouge de Fourmies, en 1891, on me réclamait partout la chanson dont voici le premier couplet :
Partout les soldats sont sortis
Tout prêts à fondre en avalanche
Sur la foule des ouvriers
Qui sont en habit du dimanche.
Car c’est aujourd“hui 1er mai
Chacun a déserté l’ouvrage,
Le mouvement semble parfait :
Il faut abolir l’esclavage.
On doit se souvenir, bien sûr, que le 1er mai était alors jour de lutte, jour de grève générale contre les patrons qui voulaient nous voir à l’usine pour la fête du travail… Je chantais aussi La Marseillaise fourmisienne sur l’air de l’hymne national.
… À ceux du Valenciennois
Notre camarade Edmond Cher, maire de Petite-Forêt, nous a précisé pour sa part que dans cette localité comme dans toutes les bourgades du pays minier, on chantait pour le moins autant qu’à Roubaix ou Lille à la même époque.
“ Avant 1914, dit-il, il existait 40 cafés pour 1.300 habitants à Petite-Forêt. Pas de moyen de transport pratique pour aller à la ville. On vivait, on se réunissait au café le dimanche, entre familles de la bourgade, et on chantait… nos idées socialistes pénétraient ainsi dans chaque maison avec la chanson. On peut dire que celle-ci faisait autant de travail que Le Droit du peuple, le petit journal d’arrondissement qu’éditait alors Henri Durre.
On chantait donc autour de la chope, ce demi-litre de bière qu’on nous vendait deux sous, ou autour du „canon“ qui ne coûtait qu’un sou. Après 1900, la dénonciation de l’attitude d’un clergé qui s’attaquait à la République, revenait souvent dans nos refrains. Notre chanson Réflexions d’enfants allait jusqu’à engager le débat sur l’existence d’un Dieu :
Nous savons qu’ici bas
Tout est pleurs et peine
Que tout déchaîne
La guerre et la haine
…  … … … 
Si Dieu existait, il serait cruel,
Il serait cupide, injuste, implacable.
… … … …
Non, Dieu n’existe pas.
Dieu, c’est le mensonge
Nous devons naturellement replacer ce texte dans son époque, celle où les cléricaux se dressèrent par la violence contre les inventaires et la séparation de l’église et de l’Etat. Un autre chant nous faisait alors dire au soldat :
Je suis soldat, soldat de la République
Et je suis rouge, malgré mon panache blanc.
L’injustice de la société dans laquelle nous vivions nous révoltait, et nous exprimions nos sentiments avec „Qu’est-ce qu’ils ont donc fait tous ces gens là ?“ le refrain disait entre autres :
Pourquoi pour eux et rien pour les gueux
Pour les travailleurs au front courbé couvert de sueur ?
et le premier couplet :
Quand je vois tant de différence
Entre les petits et les grands,
Les uns qui font toujours bombance,
Et les autres qui se serrent d’un cran.
… … … …
Oui, je chante la rage du cœur !
Le refrain est entrainant et certaines fanfares aujourd’hui encore, nous embalent en le jouant dans nos grandes fêtes populaires.
Révolution pour que la Terre
Soit un séjour égalitaire…
Mais alors surgit la phrase risible : „On appelle les mamans à ne plus enfanter“, ça fait penser à une autre chant de l’époque : La Grève des mères“, oui, il faut voir ces mots dans leur contexte historique, par rapport à la situation et à la progression du mouvement ouvrier. „
Guerre et Révolution
Justement pour ce qui concerne le mouvement ouvrier, vont survenir des événements grandioses : la guerre de 1914, la révolution victorieuse de 1917. La chanson prolétarienne avait, jusqu’alors, pas mal dénoncé la guerre, et une tradition antimilitariste s’exprimait dans bien des couplets. Ce thème se durcit avec la grande tuerie. Quel ancien combattant ne se souvient de cette terrible Chanson de Lorette, dont Paul Vaillant-Couturier nous parle dans son livre La guerre des soldats ?
Adieu la vie, adieu l’amour.
Adieu toutes les femmes.
Au dernier couplets, on veut que les responsables eux-mêmes aillent à la guerre :
C’est à vot‘ tour, messieurs les gros
De monter su‘ l‘ plateau.
Si vous voulez faire la guerre,
Payez-la de vot‘ peau.
Alors éclate octobre. Les soldats et marins de la mer noire fraternisent et bientôt les prolétaires en France répètent leur chant : Odessa-valse. Le général Anselme avait promis 100.000 francs de prime et la démobilisation immédiate à qui dénoncerait les auteurs de cette valse composée sur l’air anodin des Costaud de la Lune, il cherche toujours… s’il n’est pas mort ! Mais la chanson n’a jamais cessé de dire :
Les vrais poilus
Qui ont combattu
Pendant la guerre
Sont bien décidés
De ne plus s’entretuer
Entre frères !
On chantait aussi La Jeune Garde et l‚Internationale… En 1922, les travailleurs de France organisent la collecte pour aider le peuple soviétique en lutte contre une famine que les capitalistes internationaux ont provoquée. Un habitant de Beuvrages, dans le Nord, Pierre Vrand, écrit sur ce thème un chant qui facilite, dans le Valenciennois et bien au-delà, le ramassage d’argent, d’effets et de vivres pour la Russie nouvelle.
Désormais, musique et paroles traduites des chants révolutionnaires russes, polonais, etc. parviennent chez nous. Les travailleurs français enrichissent ainsi leur répertoire de combat d’œuvres vigoureuses— comme le Chant des Partisans soviétiques ou la Varsovienne — que plus d’un patriote entonne à son dernier matin, durant l’occupation de notre pays par les hitlériens.
Le rêve
Quand le premier Lunik — qui s’appelait Miechta —, c’est à dire Le Rêve — s’envola, notre camaradeMaurice Thorez, commentant cet exploit du peuple et des savants soviétiques, nous rappela que son délégué-mineur chantait souvent, au début de ce siècle une chanson appelée Le Rêve.
J’ai vu l’homme sans préjugés,
De nos maux rechercher les causes.
J’ai vu nos campagnes bouger,
Les chemins parsemés de roses
Le monde était régénéré
Par une nouvelle jeunesse
Qui produisait pour assurer
Le bien-être de la vieillesse
… … … …
J’ai vu crouler les vieux taudis
Et les palais rester sur terre.
J’ai vu construire un paradis
Où j’avais vu tant de misère
Sur ce rêve je suis resté.
J’y songe sans repos ni trève.
Confiant dans ma tenacité
Pour un beau jour
Voir se réaliser mon rêve. „
Maintenant se réalise le rêve, en U.R.S.S. et ailleurs aussi. Le jour viendra où les tourments décrits par nos vieux chants de lutte ne seront plus, pour nous également, qu’un souvenir. Mais nous les chanterons encore, et nous les enseignerons aux jeunes générations, parce qu’on ne peut prétendre à la connaissance d’un mouvement ouvrier, si l’on ne sait pas ce qu’il a chanté pour bercer ses peines, pour panser des plaies et préparer ses victoires.
(1) En septembre 1921, dans les grands centres textiles de notre région, se déroule la „grève des quat‘ sous“. Le 27 septembre les grévistes envahissent les rues de Roubaix et chantent :
A travers les villes
De Roubaix-Tourcoing.
A plus de cent mille,
Nous montrons le poing
Aux gros millionnaires
Patrons et filous
Qui, sur nos salaires,
Veulent voler quat‘ sous
Vivent les quat‘ sous !
C’est notre salaire…