Bal Folk Planet

Autor: Christian Declerck

Vive l’brad’rie !

Il paraît qu’on aurait jamais écrit de chanson sur la braderie de Lille. C’est ce que disent ceux qui n’ont pas cherché.En voici une, et il doit y en avoir d’autres, qui a été écrite par Auguste LABBE, alias César Latulupe et chantée par François VERCA…

L’cat dins l’horloche

organisé par l’association Cont’envolDans le cadre des journées du Patrimoinedimanche 16 septembre 2018, à 15h30salle des fêtes Roland Haesebaertrue Julien Platel, Ghyveldeentrée gratuiteLe théâtre de la Coquille présente :des extraits de  L’…

Les militaires épinettistes

La pratique de l’épinette par des militaires nous est connue par quelques photos et cartes postales découvertes par des collectionneurs spécialisés. Mais il est rarement possible d’identifier le musicien. Voici deux personnages dont on a pu établir le …

L’épinette de Charles Rogie

photo J.-J. RévillionEncore une épinette Coupleux !Telle fut ma première réaction, lorsqu’on me présentait cette énième exemplaire évoquant au premier coup d’œil la production de cette célèbre famille industrielle tourquenoise. Vernie, en très bon état…

Jean Dhondt, fabricant d’épinette




Dans cet instrument, tout est vraiment trop simple : caisse de résonance en contre plaqué, ouïes en cercles, mécaniques de type récent, notes et chiffres tapés à la machine… Désespérant… Oh il y a bien le chevillier ; nous n’en connaissons pas d’autre ayant ce profil. Et puis la fixation des cordes : des pointes situées sous l’instrument…

Patrick Delaval, l’Epinette du Nord, Hazebrouck, 1997, page 46.

dessins de Patrick Delaval

L’exhumation de notes et d’un brouillon d’article, écrits il y a 30 ans en vue d’une publication dans la revue Le Tambourineur (qui cessa de paraître quelques semaines plus tard) me donne l’occasion de faire le point sur ce fabricant/revendeur de Lille.
Jean Henri Dhondt (son patronyme s’écrit D’HONDT pour l’état civil) est né à Moulins-Lille, en 1858, de parents belges : le père est originaire de Stekene, près d’Anvers, et la mère d’Oosterzeele, près de Gand. Jean Dhondt fonde son magasin d’instruments de musique en 1888, situé d’abord 146 rue d’Arras il déménage en 1904, 32 rue Saint Genois près de la gare de Lille. C’est à cette adresse qu’est mentionnée l’activité de fabrique d’épinettes, sur une carte publicitaire avec son portrait en pied. Mais nous ne connaissons pas ces instruments, à quoi ressemblaient-ils ? qui les fabriquaient ? et où ? des questions qui resteront sans réponse, je le crains. Le magasin déménage en 1909 pour le 139-141 rue de Paris. Après guerre la dénomination devient Vercruysse et Dhondt (Cyrille Vercruysse et Oscar Dhondt), plus d’infos sur cette maison ICI.
Carte publicitaire, collection personnelle

En plus de son commerce, Jean Dhondt dirige la fanfare l‘Union du Nord de Moulins-Lille et le club cithariste et mandoliniste Les Dantès de Moulins-Lille, comme nous l’indiquent les Annuaires des Artistes des années 1903-1905.
Le couple D’hondt-Van Dorpe a eu 5 enfants, trois ont survécu et sont devenus musiciens :
– Jeanne Mélanie Joséphine (1886-1935) obtient un 1er prix de solfège au Conservatoire de Lille en 1904, elle est référencée dans l’Annuaire des Artistes comme professeur de solfège, de piano, de mandoline et de cithare. Elle épouse Cyrille Vercruysse en 1911. 
– Virginie Julie (1889-?) 1er prix de piano en 1904, enseigne aussi le solfège, le piano, la mandoline et la cithare, elle épouse Alfred Dutilleul en 1914 et quitte sa région pour Paris.
– Oscar Henri (1891-1950) obtient deux 1er prix en 1910 : solfège et trombone, il épouse Julienne Parmentier en 1919 et reprend le commerce de ses parents avec son beau-frère.

extrait de tarif de la maison Vercruysse et Dhondt non daté
collection personnelle

Roger Dauchelle dans son atelier,
source : Nord-Martin du 25/7/1958

Vers 1985, j’ai été en contact avec Roger Dauchelle (1911-1993) ancien employé de la Maison Vercruysse et Dhondt, de 1925 à 1964. Quand il est entré dans ce commerce, il y avait 4 ouvriers dans l’atelier, puis 7 en 1935, qui ne faisaient que des réparations d’instruments de musique, tous sauf le piano. M. Dauchelle se souvient d’avoir monté des épinettes à son arrivée chez Vercruysse. Les instruments arrivaient par caisse de 100, il ne se souvient plus si elles venaient de Paris (Thibouville-Lamy) ou plus probablement des Vosges (Louis Patenotte). Il montait sur l’instrument brut les mécaniques, les frettes, la plaque de zinc et les cordes. Il se souvient que l’instrument était appelé épinette du Nord, qu’elles se vendaient très bien, environ 400 par an, elles étaient achetées par les ouvriers et surtout les mineurs. La fabrication cessa vers 1930, la mode étant passée au violon. Mais il arriva souvent à M. Dauchelle, ainsi qu’à son collègue et successeur, Jean Boerez, d’en réparer, recoller et accorder. La dernière épinette que M. Boerez a vue à l’atelier c’était vers 1975. Toutes ces épinettes ont disparu, il semble qu’une seule ait survécu, voir le plan au début de la page.

1975, c’est de cette époque que date le renouveau de la pratique de l’épinette dans la Région, est-ce une coïncidence ? A peu près à la même époque, j’ai commandé mon épinette à Jan Van De Putte à Courtrai pour en jouer avec Marieke en Bart (Marieke voulait absolument l’appeler vlier). Puis des ateliers de pratique se sont ouverts, des rencontres entre musiciens ; parmi les premiers, j’ai le souvenir de celui de la MJC de Rosendael, à Dunkerque, animé par Jacques Leininger, et de celui de la Maison de Danse à Fives-Lille, animé par Christophe Declercq. C’est le début d’une nouvelle vie pour cet instrument, la suite de cette aventure pourrait faire l’objet d’un autre article, à bon entendeur…

Christian Declerck
Sources : état civil, généalogie C. Cartigny, Annuaire des artistes, Nord-Matin, Annuaire Ravet-Anceau, entretien avec R Dauchelle.

mon épinette Van De Putte

l’atelier de la Maison de Danse à Fives
photos C. Declerck

Gérard Fournier, compositeur à Achicourt

mise à jour des liens

Au début du siècle à Achicourt, un jeune musicien amateur se fait éditeur de musique „sans droit d’auteur“. Auguste Gérard Fournier, est né à Le Transloy, au sud de Bapaume, en 1869. Ses parents sont originaires de la Somme, toute proche, son père, Démosthène, est fileur de soie et sa mère, Elisabeth Lépine, est dévideuse.

Sa fiche matricule nous donne quelques repères sur son parcours. Il est employé de commerce lors de la conscription, puis il s’engage à Arras en 1888, dans le 32e régiment de génie. Il y est soldat musicien le 28 septembre 1889. Après son service militaire, il est employé dans les mines à Hénin Liétard, puis à Drocourt. Il arrive à Achicourt en 1900. En 1911 il est domicilié 23 rue des Arbretz, son emploi indiqué sur le recensement : comptable chez l’imprimeur arrageois Reppesé-Cassel. Il épouse Eudoxie Hermance Dehay à Achicourt en 1895, ils ont une fille un mois plus tard, Eudoxie, qui nait chez sa tante. Dernière indication sur la fiche, son déménagement à Aubrometz en 1915 et sa participation à la guerre pendant quelques mois avant une réforme dont la cause n’est pas précisée, ensuite on perd sa trace. Sa fille décède à Achicourt en 1983.
Il a publié plusieurs petits recueils de ses compositions de musique de danse, sans droit d’auteur. J’en possède quatre différents. Une collection appelée „L’Ami des petits orchestres“, dont j’ai la 5e série (piston et basse), la 7e série (piston et trombone) et la 8e série (trombone et basse). Elles étaient arrangées pour orchestre de 5 ou 6 instruments : 1er piston Sib, 1er bugle ou clarinette Sib, baryton Sib, trombone Ut, basse Sib et violon ou flûte Réb. Une autre collection est appelée „La Lyre Artésienne“, je possède la 2e série, pour instrument solo, le piston en Sib. La BNF conserve un exemplaire de la série „Petits Orchestres“ quelle date de 1900 et 1906.
Christian Declerck
les PDF :
La Lyre Artésienne, 2e série ICI
Vive la classe (la fuite), polka
Fleur de printemps, scottich [sic]
Rose d’amour, mazurka
Troublante, valse
Joyeux flirt, polka
Javotte, scottich
Belle Ninon, mazurka
Valse des maraichères
Freluquette, polka
Valsons encore
Les gas de Rivière*, quadrille
Captivante, valse
Les guignols, polka-marche
La demi-mondaine, scottich
* commune située au sud d’Arras, près de Beaumetz les Loges



L’Ami des petits orchestres, 5e série, 1er piston Sib ICI
Bapaume-Le Transloy, pas redoublé
Le frondeur, quadrille 
L’Arrageoise, polka
Polka des bleus
Chichinette, polka
Le forgeron de la paix, polka imitative
Amour et tendresse, schottisch
Fanfaronnette, schottisch
L’Angevine, schottisch
Badinage, schottisch
Caresse d’ange, valse pour trombone
Carmencita, valse espagnole
Vieille amitié, valse
Idyle villageoise, valse
Dans la plaine, valse
Celle de grand’père, mazurka
Une soirée à Baudimont*, mazurka
Catherinette, mazurka
La gouïne [sic], polka pour piston
* quartier d’Arras

La famille Magnier, 6 générations de musiciens

C’est dans un chapitre du livre de Charles Verstraete, De l’accordéon au trombone, que j’ai découvert cette famille de musiciens qui ont fait partie des quelques précurseurs (connus) de la pratique populaire de l’accordéon dans le Nord et le Pas-de-Calais, dans le dernier quart du XIXe siècle.

source : De l’accordéon au trombone
„La famille Magnier a été présente dans l’histoire de l’accordéon pendant plus d’un siècle, du Pas de Calais à la Saône et Loire (Monceau les Mines), en passant par Paris. Il furent à la fois mineurs de fond et accordéonistes.
Leur histoire extraordinaire commence 1793, le jour où naquit Jean Louis Magnier, pendant la Révolution Française. Mineur de son métier, Jean Louis découvrit l’accordéon et fit partager son plaisir à ses camarades de travail, en jouant pour eux après la remontée. Son fils Joseph, né en 1837, devient lui aussi maître porion, et, comme son père, ne vécut que pour l’accordéon.

Marceau (alias Freddy Marc), Alphonse (alias Magnier fils) Alphonse Magnier, père,
Julienne (alias Juliana), Voltaire (alias Walter Delens)
collection personnelle


Le petit fils, Alphonse, ouvre les yeux en 1875 à Liettres (Pas de Calais). Dès sa quatrième année, il se passionne pour l’accordéon et la musique en général. Sur les traces de son père et de son grand père, il descendit dans la mine à 10 ans. Mais l’accordéon le possède ; devenu virtuose vers 1900, il reprit un estaminet à Liévin, où il fit danser les „gins“. Il donna des leçons, monta une société vers 1905, Les Cœurs Joyeux. Comme tous les bons accordéonistes de l’époque, il s’intéressera à l’entretien et à la réparation de son instrument ; cherchant à l’améliorer, il inventa un „sytème français“, opposé au sytème italien“ ; on le nommera „sytème Magnier„. Fabriqué sur ses données, en Italie par la maison Borsini, puis Gallanti, et vendu sous la marque Roberti (France Accordéon), par Robert Lévi, vendeur d’accordéons à Lens, 64 rue de Lille, qui possédait aussi un magasin à Paris, 111, boulevard Beaumarchais. Cette invention lui valu le titre d’Officier d’Académie de la musique Française et, fait exceptionnel, il fut nommé Membre d’honneur de la Musique Royale Belge.
Vers 1920, il s’intalla à Paris, il enregistra chez Pathé-Marconi et fit des émissions à Radio Tour Eiffel. Il rentra à Liévin en 1927, puis en 1930, il professa à Béthune et monta plusieurs sociétés d’accordéonistes dans la région. La guerre de 1939-1945 et le décès de Lévi, interrompirent le succès des Roberti.

collection personnelle



Voltaire Magnier et son „véritable Borsini“
collection personnelle

Les enfants d’Alphonse Magnier furent également accordéonistes. L’aîné, Alphonse, né en 1904 à Liévin, qu’on retrouva à Paris, 55 rue Popincourt, professa, répara et vendit des accordéons. Voltaire Magnier, né en 1912 à Liévin fut accordéoniste, à son tour, tandis que Julienne se consacra à la batterie et au violoncelle [erreur, c’était sa sœur Alphonsine]. Alfred Marceau, 4e de la génération, né en 1917 à Monceau les Mines où ses parents étaient réfugiés, fut un virtuose. Après un retour dans le Pas de Calais, il s’installa à Barlin en 1930. En 1942, il décida de tenter sa chance à Paris, il ouvrit une école d’accordéon rue Daguerre. Ses activités dans ce domaine et les succès de son école en France et à l’étranger lui valurent, en 1975, la médaille d’argent de la ville de Paris et il fut fait chevalier des Arts et Lettres. A la 5e génération, ses fils, Marceau Magnier [alias Bébé Swing]  fut professeur d’accordéon et chef d’orchestre, installé à Ivry sur Seine et Jean Pierre fut batteur et percussioniste de Jacques Brel et de la chanteuse Rika Zaraï [qu’il a épousé], il deviendra ensuite agent artisitique. A la 6e génération, le fils de Marceau, Jean Pierre Magnier fut batteur accompagnateur de nombreuses vedettes de la chanson.“

Charles Verstraete, De l’accordéon au trombone, pages 33 et 34



collection personnelle

Quelques précisions :
• C. Verstraete a certainement pu recueillir le témoignage d’Alphonse Magnier, mais j’ai quelques doutes sur la pratique de l’accordéon de l’ancêtre Jean-Louis. Avant 1860, l’accordéon était un objet de luxe, principalement joué par les femmes de la bourgeoisie. Un ouvrier mineur n’avait certainement pas les moyens de s’offrir un tel instrument, peut-être que Jean-Louis Magniez était simplement musicien routinier, violoneux probablement.
• Jean-Louis Marie Républicain Magniez est né à Réty, il est mort à Bruay en 1865. Jean Baptiste Joseph, son fils, est né à Hardinghen, il épouse Adolphine Bouvier à Liettres en 1873. Alphonse, père, est né à Liettres en 1875, décédé à Béthune en 1950, il s’est marié en 1898 à Cuincy avec Alcidie Vandeville, le couple a eu 6 enfants, dont 5 ont été musiciens : Alphonse (1904-1977), Alphonsine (1906-1989), Voltaire Alcide (1912-1964), Alfred Marceau (1917-2003) et Julienne Adolphine (1919-2012).
Merci à Catherine Montani, pour sa généalogie en ligne, et à sa maman Odette, fille de Voltaire, pour leur aide à compléter ces infos généalogiques.

Marionnettes populaires

Mise à jour du 22/12/2017: photos
Mise à jour du 8/12/17 : lien vers la vidéo de France3 Lille et la page de la Voix du Nord


Divertissement des ouvriers, les marionnettes à tringle sont les symboles d’une authentique culture populaire, celle de l’histoire industrielle de Lille et de Roubaix, lorsque les gens de peu s’en allaient « al’ comédie » puiser un peu de rêve et de gaieté. Vous découvrirez plus de soixante-dix comédiens de bois et leurs castelets et irez à la rencontre du fabuleux savoir-faire de ces montreurs de marionnettes.


toutes les infos ICI

L’exposition produite par le musée de l’Hospice Comtesse devait s’appeler Al’comédie,

mais le titre en français Héros de fil et de bois a été préféré.

L’expo qui rassemble, pour la première fois, des collections privées et publiques, a été réalisée avec le concours du Théâtre Louis Richard.
Un catalogue a été édité.
Alain Guillemin, co-commissaire de l’exposition

Christelle Massin, France3 Hauts de France

le catalogue de l’exposition, 152 pages

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Emile Raes (1882-1956), chansonnier, fondateur et président du Caveau Lillois, s’est souvenu des marionnettes de son enfance.
 
extrait du Recueil des Chansons et Pasquilles du Caveau Lillois, 1926
collection personnelle

Se chante sur l’air de L’habit d’min vieux grand père, de Desrousseaux

Vieilles chansons de lutte et d’espoir des prolétaires du Nord

Un article publié dans un numéro spécial de Liberté Magazine „Du p’tit quinquin à l’Internationale“ publié en novembre 1972.

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Encart
„Il y a plus de vingt ans de cela, paraissait, dans Liberté Magazine, un article de notre camarade André Simoens, alors journaliste à Liberté. Celui qui, prématurément disparu, a depuis quelques semaines son nom inscrit au fronton d’une école maternelle de Halle, en République Démocratique Allemande, en reconnaissance à l’activité qu’il déploya à la présidence des échanges franco-allemands. On ne relira pas sans émotion ces lignes consacrées aux vieilles chansons de lutte et d’espoir des prolétaires du Nord-Pas de calais, lignes qui, par-delà les années, ont gardé la même signification profonde.“
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un autre Drapeau rouge, composé par le Lillois Degeyter
collection personnelle

J’ai connu à Comines un vieux militant communiste qui, sur son lit de mort, a chanté entièrement, un moment avant de s’éteindre, le chant célèbre du Drapeau Rouge. Je n’ai pas assisté à cette scène — on me l’a racontée juste après —  Mais j’imagine qu’elle vint en grandeur, dans le modeste logis de cet ouvrier révolutionnaire, au niveau des nobles trépas dont nous parle l’histoire. Et je suis sûr qu’en chantant, notre camarade revoyait tout ce qui avait enrichi sa vie, chacun des évènements où l’hymne glorieux lui était venu aux lèvres : l’annonce d’Octobre 17 après les années de tranchées, la grève générale de 1925, les départs fougueux des grèves du textile entre les deux guerres — et la rentrée aussi, tête haute malgré tout — l’éclatant succès de 1936, Stalingrad et le chute de Berlin, la mairie de Comines au Parti de 1945 à 1947.

J’imagine l’émotion de la fin :

Noble étendard des prolétaires
Des opprimés sois l’éclaireur
A tous les peuples de la terre
Porte la paix et le bonheur

Ainsi, les chansons de lutte et d’espoir des travailleurs habitent l’existence même des militants et la parcourent comme elles peuplent le mouvement révolutionnaire tout entier. Elles aident à traverser du combat les heures les plus dures, elles président aussi aux joies les plus intenses. Elles sont, avec les drapeaux déployés, la poésie de notre bataille.

Le même air… et d’autres paroles

Leur tâche dans l’opposition a donné aux adversaires des régimes qui se sont succédé en France beaucoup d’habileté et de nombreux moyens. Pour s’exprimer, le non-conformiste a bien des tours dans sa besace. La chanson, par exemple, vient commenter l’événement comme le ferait un pamphlet ou un article de presse. C’est un instrument de propagande chaleureux. Pas besoin d’imprimerie : on écoute et on répète, et les autres prennent tellement de plaisir à écouter et à répéter à leur tour !
Durant les périodes de répression, la chanson s’en va, anonyme et terrible, et le sot qui cherche à connaître les auteurs pour les punir, se ridiculise aux yeux de tous. Les fils apprennent des pères l’air et les paroles : il y a des moments où l’on entend plus rien, puis la chanson reparaît avec les mêmes mots ou avec d’autres, parce qu’une occasion, un présent semblable au passé, a favorisé sa résurrection. Quand le fils de l’empereur déchu, Napoléon III — qu’on surnommait Badinguet comme son père — s’engage au service des Anglais dans une guerre coloniale en Afrique du Sud et qu’il y trouve une peu reluisante mort en 1879, les républicains chantent : „Badinguet a tué les Zoulous, Les Zoulous ont tué Badinguet“. L’air est repris plus plus tard dans de nombreuses grèves, en particulier celles du textile à Roubaix, à Tourcoing et dans la vallée de la Lys :
Nous voulons, nous voulons nos six francs
Nos six francs par jour d’augmentation (1)
Par ailleurs, combien a-t-on connu d’éditions de la Carmagnole ou du Ça ira ? A chaque époque, on reprend les couplets anciens, on en ajoute un nouveau, qui est de circonstance : Commune de Paris, séparation de le l’Eglise et de l’Etat, victoire du Front Populaire sont ainsi des occasions de corser ces chants révolutionnaires. Après les Aristos, passent ainsi successivement à la lanterne, les Versaillais, les curés et les Croix-de Feu…
La courageuse attitude des soldats du 17e régiment de ligne qui refusent de tirer sur les viticulteurs du Languedoc en 1907, est aussitôt magnifiée par notre peuple qui chante Gloire au 17e. Mais quand les soldats et les marins français de la mer Noire imposent, en 1919, la liquidation d’une guerre engagée par les impérialistes contre la jeune République soviétique, la chanson jaillit à nouveau, avec d’autres phrases cette fois-ci. Le second couplet ne manque pas de grandeur :
Arborant aux mats le drapeau rouge,
Refusant les ordres de combat
Face à ceux qui les premiers bougent
Vous êtes restés l’arme au bras
Vos ponts n’avaient plus de mitraille,
Mais ils portaient dans leurs entrailles
L’espoir sacré de la Révolution.
Cette seconde édition n’empêche pas la première de vivre. L’hymne du 17e jaillit des foules en marche dans Saint-Etienne quand les soldats fraternisent, en 1947, avec les métallurgistes et les mineurs en grève. Pour sûr, nous l’entendrons encore… car aujourd’hui comme alors :
On ne tue pas ses père et mère
Pour les grands qui sont au pouvoir
Chantez la Commune !
L’une des grandes époques de la chanson révolutionnaire en France commence avec la Commune de Paris. On peut en dire autant, d’ailleurs, du mouvement ouvrier : celui-ci ne se sépare pas de sa propre musique de la propre littérature… Il y a quelques semaines à peine, que s’est achevée la Semaine sanglante et le poète Eugène Pottier écrit l’Internationale, mais il faudra attendre dix-sept ans pour voir, à Lille, Pierre De Geyter chanter, sur une musique de sa composition, ce qui deviendra l’hymne des travailleurs du monde entier.
collection personnelle

Le Temps des cerises, que nous chantons tous, prolonge en écho les grandes journées de la Commune. Jean-Baptiste Clément avait écrit cette belle romance en 1866. Mais après mai 1871, il y ajoute un couplet qui évoque les derniers combats :
J’aimerai toujours le temps des cerises
C’est de ce temps-là que je garde au cœur
Une plaie ouverte.
Et en 1885, l’auteur dédie sa chanson à une jeune ambulancière, Louise, qu’il connut sur une barricade et perdit de vue à la fin de la bataille.
La même année, La Question sociale publie, d’Eugène Pottier : La Terreur blanche :
Les petits sont pétroleurs
Dans le ventre de leur mère :
Pour supprimer ces voleurs,
Nul moyen n’est trop sommaire
Fusillez-moi ça !
Fusillez-moi ça !
Pour l’amour de Dieu, fusillez-moi ça !
C’est l’époque aussi où parviennent en France des poèmes et des chants écrits par des Communards envoyés dans les bagnes d’Algérie ou de Nouvelle-Calédonie.
L’imprimeur Melin édite à Nouméa Le monument funéraire, la musique de ce chant de proscrits a été composée par F.-O. Cailliau et l’auteur des paroles n’est autre que Louise Michel, institutrice, romancière et poète, condamnée après la Commune par le 6e Conseil de guerre, à la déportation perpétuelle. La chanson connut une grande vogue : l’an dernier encore, à la demande d’une lectrice de Lille, nous l’avons publiée dans notre hebdomadaire, afin de compléter une étude sur la Semaine sanglante.
Des cafés de Lille et de Roubaix…
La fin du XIXe siècle et les premières années du XXe surpeuplent les quartiers ouvriers des grandes villes du Nord, comme Lille et Roubaix. Les maisons sont sombres et humides, et le dimanche, les familles vont s’attabler dans les cafés — plus attrayants — des rues populaires. On y pousse la romance jusqu’à une heure avancée de la nuit. La chanson apparaît ainsi comme la distraction majeure en un temps où n’existe encore ni cinéma ni radio.
Parmi le lot de ceux qui chantent, émergent de véritables chansonniers qui passent souvent d’un estaminet à l’autre. Ceux-là écrivent eux-mêmes couplets et refrains sur un fait divers — local ou non — sur un événement politique aussi. Il existe des cafés à tendance „rouge“ socialiste. Les chants y portent naturellement la marque du combat contre les „blancs“,  les patrons, et d’une manière générale contre le capitalisme et ses conséquences. Quels événements, quels thèmes sont donc alors à l’honneur ?
„A Roubaix, nous a déclaré notre vieux camarade Alcide Lefebvre, alors âgé de 85 ans, J’ai chanté en ce temps-là un répertoire que m’avait retransmis mon père qui, lui-même, l’avait hérité de mon grand-père, ce dernier, né en 1787, avait enseigné dès 1813. Il fut instituteur dans la vallée de la Lys et à Roncq et mourut en 1871. Vite acquis aux idées républicaines, il nous apprenait les chansons de „gauche“ et c’est ainsi que je savais Le Pacte de famine, dont on connait le refrain : 
Pendant qu’on danse au Palais de Versailles.
Au poids de l’or, peuple, on te vend le pain.
Sautez, marquis, pendant que la canaille
Dans les faubourgs pleure et crève de faim
Je chantais aussi cet hymne à la liberté qu’est la complainte du patriote italien Silvio Pellico, enfermé dans les prisons autrichiennes il y a plus d’un siècle maintenant ou encore : Bon voyage, ami Cavaignac ridiculisant ce général qui avait été à la fois un sanglant oppresseur en Algérie et le bourreau des républicains parisiens en juin 1848. Mais mon répertoire se renouvela sous la poussée des idées socialistes et des lutes nouvelles. Quelques années après le 1er mai rouge de Fourmies, en 1891, on me réclamait partout la chanson dont voici le premier couplet :
Partout les soldats sont sortis
Tout prêts à fondre en avalanche
Sur la foule des ouvriers
Qui sont en habit du dimanche.
Car c’est aujourd“hui 1er mai
Chacun a déserté l’ouvrage,
Le mouvement semble parfait :
Il faut abolir l’esclavage.
On doit se souvenir, bien sûr, que le 1er mai était alors jour de lutte, jour de grève générale contre les patrons qui voulaient nous voir à l’usine pour la fête du travail… Je chantais aussi La Marseillaise fourmisienne sur l’air de l’hymne national.
… À ceux du Valenciennois
Notre camarade Edmond Cher, maire de Petite-Forêt, nous a précisé pour sa part que dans cette localité comme dans toutes les bourgades du pays minier, on chantait pour le moins autant qu’à Roubaix ou Lille à la même époque.
“ Avant 1914, dit-il, il existait 40 cafés pour 1.300 habitants à Petite-Forêt. Pas de moyen de transport pratique pour aller à la ville. On vivait, on se réunissait au café le dimanche, entre familles de la bourgade, et on chantait… nos idées socialistes pénétraient ainsi dans chaque maison avec la chanson. On peut dire que celle-ci faisait autant de travail que Le Droit du peuple, le petit journal d’arrondissement qu’éditait alors Henri Durre.
On chantait donc autour de la chope, ce demi-litre de bière qu’on nous vendait deux sous, ou autour du „canon“ qui ne coûtait qu’un sou. Après 1900, la dénonciation de l’attitude d’un clergé qui s’attaquait à la République, revenait souvent dans nos refrains. Notre chanson Réflexions d’enfants allait jusqu’à engager le débat sur l’existence d’un Dieu :
Nous savons qu’ici bas
Tout est pleurs et peine
Que tout déchaîne
La guerre et la haine
…  … … … 
Si Dieu existait, il serait cruel,
Il serait cupide, injuste, implacable.
… … … …
Non, Dieu n’existe pas.
Dieu, c’est le mensonge
Nous devons naturellement replacer ce texte dans son époque, celle où les cléricaux se dressèrent par la violence contre les inventaires et la séparation de l’église et de l’Etat. Un autre chant nous faisait alors dire au soldat :
Je suis soldat, soldat de la République
Et je suis rouge, malgré mon panache blanc.
L’injustice de la société dans laquelle nous vivions nous révoltait, et nous exprimions nos sentiments avec „Qu’est-ce qu’ils ont donc fait tous ces gens là ?“ le refrain disait entre autres :
Pourquoi pour eux et rien pour les gueux
Pour les travailleurs au front courbé couvert de sueur ?
et le premier couplet :
Quand je vois tant de différence
Entre les petits et les grands,
Les uns qui font toujours bombance,
Et les autres qui se serrent d’un cran.
… … … …
Oui, je chante la rage du cœur !
Le refrain est entrainant et certaines fanfares aujourd’hui encore, nous embalent en le jouant dans nos grandes fêtes populaires.
Révolution pour que la Terre
Soit un séjour égalitaire…
Mais alors surgit la phrase risible : „On appelle les mamans à ne plus enfanter“, ça fait penser à une autre chant de l’époque : La Grève des mères“, oui, il faut voir ces mots dans leur contexte historique, par rapport à la situation et à la progression du mouvement ouvrier. „
Guerre et Révolution
Justement pour ce qui concerne le mouvement ouvrier, vont survenir des événements grandioses : la guerre de 1914, la révolution victorieuse de 1917. La chanson prolétarienne avait, jusqu’alors, pas mal dénoncé la guerre, et une tradition antimilitariste s’exprimait dans bien des couplets. Ce thème se durcit avec la grande tuerie. Quel ancien combattant ne se souvient de cette terrible Chanson de Lorette, dont Paul Vaillant-Couturier nous parle dans son livre La guerre des soldats ?
Adieu la vie, adieu l’amour.
Adieu toutes les femmes.
Au dernier couplets, on veut que les responsables eux-mêmes aillent à la guerre :
C’est à vot‘ tour, messieurs les gros
De monter su‘ l‘ plateau.
Si vous voulez faire la guerre,
Payez-la de vot‘ peau.
Alors éclate octobre. Les soldats et marins de la mer noire fraternisent et bientôt les prolétaires en France répètent leur chant : Odessa-valse. Le général Anselme avait promis 100.000 francs de prime et la démobilisation immédiate à qui dénoncerait les auteurs de cette valse composée sur l’air anodin des Costaud de la Lune, il cherche toujours… s’il n’est pas mort ! Mais la chanson n’a jamais cessé de dire :
Les vrais poilus
Qui ont combattu
Pendant la guerre
Sont bien décidés
De ne plus s’entretuer
Entre frères !
On chantait aussi La Jeune Garde et l‚Internationale… En 1922, les travailleurs de France organisent la collecte pour aider le peuple soviétique en lutte contre une famine que les capitalistes internationaux ont provoquée. Un habitant de Beuvrages, dans le Nord, Pierre Vrand, écrit sur ce thème un chant qui facilite, dans le Valenciennois et bien au-delà, le ramassage d’argent, d’effets et de vivres pour la Russie nouvelle.
Désormais, musique et paroles traduites des chants révolutionnaires russes, polonais, etc. parviennent chez nous. Les travailleurs français enrichissent ainsi leur répertoire de combat d’œuvres vigoureuses— comme le Chant des Partisans soviétiques ou la Varsovienne — que plus d’un patriote entonne à son dernier matin, durant l’occupation de notre pays par les hitlériens.
Le rêve
Quand le premier Lunik — qui s’appelait Miechta —, c’est à dire Le Rêve — s’envola, notre camaradeMaurice Thorez, commentant cet exploit du peuple et des savants soviétiques, nous rappela que son délégué-mineur chantait souvent, au début de ce siècle une chanson appelée Le Rêve.
J’ai vu l’homme sans préjugés,
De nos maux rechercher les causes.
J’ai vu nos campagnes bouger,
Les chemins parsemés de roses
Le monde était régénéré
Par une nouvelle jeunesse
Qui produisait pour assurer
Le bien-être de la vieillesse
… … … …
J’ai vu crouler les vieux taudis
Et les palais rester sur terre.
J’ai vu construire un paradis
Où j’avais vu tant de misère
Sur ce rêve je suis resté.
J’y songe sans repos ni trève.
Confiant dans ma tenacité
Pour un beau jour
Voir se réaliser mon rêve. „
Maintenant se réalise le rêve, en U.R.S.S. et ailleurs aussi. Le jour viendra où les tourments décrits par nos vieux chants de lutte ne seront plus, pour nous également, qu’un souvenir. Mais nous les chanterons encore, et nous les enseignerons aux jeunes générations, parce qu’on ne peut prétendre à la connaissance d’un mouvement ouvrier, si l’on ne sait pas ce qu’il a chanté pour bercer ses peines, pour panser des plaies et préparer ses victoires.
(1) En septembre 1921, dans les grands centres textiles de notre région, se déroule la „grève des quat‘ sous“. Le 27 septembre les grévistes envahissent les rues de Roubaix et chantent :
A travers les villes
De Roubaix-Tourcoing.
A plus de cent mille,
Nous montrons le poing
Aux gros millionnaires
Patrons et filous
Qui, sur nos salaires,
Veulent voler quat‘ sous
Vivent les quat‘ sous !
C’est notre salaire…