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Tag: 3. Februar 2018

Hippolyte Bertrand, chansonnier populaire dunkerquois

dessin de Chatel, Nord Maritime 1891
Un matin froid, ce 15 mars 1902, le corbillard se met en route et quitte l’église Saint-Eloi. Le cortège longe la place Jean-Bart, emprunte la rue Nationale et se dirige tout droit par la rue de Beaumont vers la rue de Furnes. Il traverse le pont puis tourne à gauche vers le cimetière communal. Il n’y a pas foule dernière le cercueil. En tête, le prêtre puis quatre croque-morts, suivent cinq hommes et quatre femmes. Parmi eux Gaspard Chitroutre, fils du directeur du Nord Maritime, et Francis Du Bois journaliste au même journal, qui rapporteront dans leurs pages ce petit évènement local : l’enterrement d’un humble, l’enterrement d’Hippolyte Bertrand, chansonnier dunkerquois. Le journal l’avait prédit la veille, si tous ceux qui ont fredonné ses refrains devaient suivre son convoi, le chanteur aurait des funérailles princières ; mais hélas il n’en sera pas ainsi et il est bien probable que bien peu de personnes suivront le corbillard des pauvres, conduisant à sa dernière demeure celui qui a su plaire et faire rire.

Rien ne prédestine Hippolyte a devenir chansonnier ambulant. Né en 1830 à Dunkerque, fils et petit-fils de forgerons installés à Dunkerque depuis le XVIIIe siècle, il exerce les professions de boulanger, journalier, peintre pendant un quinzaine d’années. Ses deux épouses meurent jeunes, la première Marie Fasquelle, lui donne six enfants, dont une survit. Après son décès en février 1864, il épouse Henriette Tacheux deux mois plus tard. Elle décède en 1866, quelques mois après un accouchement. Hippolyte quitte Dunkerque pour Lille et rencontre Marie Colin qu’il épouse en 1869, huit mois après son installation au 10 rue des Etaques. L’acte de mariage mentionne sa nouvelle profession, musicien ambulant. Son épouse, née à Plombières en 1846 exerce le même métier et est domiciliée à la même adresse. Elle est la fille d’un marchand de chansons ambulant et d’une musicienne ambulante qui demeurent à Metz et qui sillonnent l’Est de la France. Cette rencontre sera un tournant dans sa vie. L’année suivante il déclare la profession de colporteur, puis de colporteur d’imprimés et enfin en 1884 il se dit poète-chansonnier, il est témoin au mariage de sa nièce Léonie, à Annezin (62) avec Alphonse Seulin, colporteur de journaux. En 1886 il est de retour à Dunkerque, rue Sainte Barbe, il déménage pour la dernière fois en 1891 pour la rue Royale, où il meurt au n°15, le 12 mars 1902.
Grace à la presse nous connaissons une partie de son activité de chansonnier à Dunkerque. J’ai relevé une mention dès février 1883 : une polémique est révélée par Le Nord Maritime, à propos d’une chanson de carnaval intitulée Vanhel il est mort, un lecteur est scandalisé que l’on puisse „inventer une chanson sur une mort récente„. La chanson n’a pas laissé d’autres traces. En janvier 1891, c’est un fait divers qui offre l’occasion, à Bertrand, de composer un succès. Le Nord Maritime se fait écho des aventures de la fille à Pothiau [sic], une prostituée boulonnaise qui a délesté un client de son porte feuille pour faire la fête avec ses amis. Cette fois le journal publie un couplet et le refrain
Revenant de son voyage

Qu’elle venait d’faire à Bordeaux

Avec elle tout l’équipage

Avait rigolé comme il faut

Car à chaque matelot

Elle prêtait ses sabots

Ils avaient de l’agrément

A la faire sauter tout le temps

Et plein comme des tonneaux

Ils entonnaient le morceau.

Refrain

C’est la fille à Pothiau

Qui revient de Bordeaux

Elle a tombé à l’eau

C’est rigolo ! c’est rigolo
Toute la bande est arrêtée, jugée et condamnée à la prison en juillet 1891 : Augustin Larcher, 3 ans ; François Douchy, 3 ans ; Gustave Brabant, 6 mois ; Augustin Douchy, 4 mois ; La fille Eugénie Delporte (dite Pothio), 2 mois ; Eugénie Renaud, 10 jours ; Léonie Blanckaert, 10 jours ; Louise Douchy, 2 mois ; Gabrielle Larcher, 2 mois. De plus, le tribunal a prononcé la relé­gation pour Augustin Larcher et François Douchy.

Le Petit Bazar, A. Bécarmin, place Jean-Bart



On n’a pas d’autre mention de son activité de chansonnier au cours de cette année dans la presse. Sauf à partir d’octobre, quand le journal publie le dessin qui est au début de cette page, accompagné d’un article où l’on apprend que Hippolyte a déjà écrit et chanté plusieurs chansons : l’Armée du salut, le Petit Bazar dunkerquois, Hommage au 110e, le Tambour major du Reuze, les Tramways dunkerquois, Notre-Dame des Dunes, L’explosion de Coudekerque Branche, Dunkerque en Carnaval, la Résurrection de Bertrand. Par la suite le Nord Maritime annonce régulièrement ses œuvres nouvelles et ses prestations sur la place Jean-Bart, devant le Petit Bazar, avec son épouse, son parapluie rouge et son chien. Son activité n’est pas réduite à la période du carnaval. Toute l’année il écrit sur des sujets d’actualité, des faits divers. En 1891 c’est le passage du Tsar, puis l’arrivée de l’eau de Houle et le martyr d’un enfant qui sont le sujet d’une chanson. En 1892 la scie du carnaval est A la tienne mon vieux, toujours chantée actuellement. Durant toute l’année le couple écrit, se produit et vend ses chansons, ils ne se déplacent plus hors de Dunkerque, aussi ressentent-ils durement la concurrence des jeunes chanteurs ambulants. H. Bertrand s’en plaint dans une lettre envoyée au Maire  :

source : Archives municipales Dunkerque



Leur activité se poursuit jusqu’en février 1897, lorsque son épouse décède ; le chansonnier, dans l’incapacité de chanter seul, se retrouve sans revenu. Déjà en janvier, pour leur venir en aide, le Nord Maritime avait lancé une souscription auprès du personnel de l’imprimerie et du journal qui a rapporté 8 francs. En août la chanteuse parisienne Eugénie Buffet, qui se produit au Kursaal, organise un concert improvisé en plein air, sur la place du Kursaal et récolte 42 francs pour le vieux chansonnier, mais Hippolyte doit rentrer à l’hôpital, il y meurt le 12 mars 1902.

„Eugénie Buffet et sa troupe“ Paris 1895, Le Monde Illustré
collection personnelle



Quelques années plus tard, des Dunkerquois se souviennent du chansonnier et lui rendent hommage. Le cabaret dunkerquois du Peudre d’Or organise un Festival Bertrand, le 30 mars 1905, dans les salons du Café Georges. Les chansonniers Eugène Gervais, Juleux et Noël Timelogh y interprètent des productions d’Hippolyte Bertrand. En 1907, l’Union Chorale organise dans son local une soirée consacrée au chansonnier, on y chante ses œuvres ainsi que deux compositions de circonstance : Hommage à Bertrand et Mémoire d’Outre Tombe. Des hommages sans doute un peu tardifs. Il faudra  attendre plus de 60 ans pour que, grâce à Jean Denise et ses études sur les chansons du carnaval, Dunkerque se rappelle de l’existence de ce chansonnier et qu’on publie quelques chansons sauvegardées par des collectionneurs.

Christian Declerck

Sources : Le Nord Maritime, L’Avenir de Roubaix-Tourcoing, La Flandre, Le Courrier Dunkerquois, état civil, recensements, Annuaire de Dunkerque.

exemples de feuilles volantes vendues par H.  Bertrand
collection personnelle

Inventaire
Les chansons recensées : en gras celles dont on a les paroles ou un extrait, sont exclues celles dont on n’a aucune trace du vivant de H. Bertrand et qui lui ont été attribuées.

A la tienne mon vieux, scie carnavalesque pour 1892 (1892)
– Allume-toi ma cigarette, musique de William LÉVY (sd)
– Amoureux et tourterelles (1892)
 Les artistes nitrateurs, suite au Petit Panama, air La Belle Poissonnière
– As-tu connu Manotche (Manootje) (?)
– Au pays des fruits d’or(1891)
– Une aventure du carnaval (1891)
– La batelier amoureux, air La Belle Poissonnière (sd)
– La belle aux coupons à bon marché, air Un p’tit nez long comme ça (1894)
– Bonsoir Ninon (1892).
– Le boucher et la boulangère, air Ça ne va guère (1894)
Carnaval 1894, air la Ronde des matelots (1894)
– Le carnaval de Dunkerque, air du Bataillon joyeux (sd)
– Carnaval de Dunkerque 1893 ou le pot aux roses, air Elle est en or (1893)
– Le carnaval de Dunkerque 1895, air Fou d’amour !1895)
– La course pédestre (1892)
– Dernier bouquet (1891)
– La dévaliseuse de saucissons à la halle, air La belle poissonnière (1894)
– Le Douanier (1894)
– Les droits de l’homme (1892)
– Dunkerque en carnaval (1891)
– L’eau de Houlle, air La marche des commis voyageurs (1891)
– Elle est en or ou Elles sont en or ou Il est en or (1892)
– L’employé d’octroi (1894)
– L’enfant martyr de Cappelle, air de L’orpheline de Paris (1892)
– Les enfants de Moscou (1892)
– Les enfants martyrs (1891)
– Les étrennes de Jeanne (1892)
– Les exploits d’une cartomancienne, air La fiancée du matelot
– La fédération (1892)
– La fille à Liza (l’Influenza) (1892)
– La fille à Pothio (1891)
– Le fraudeur des sous de la Plata, air Le Douanier (sd)
– Gentils pinsons d’amour ou Chantez gais pinsons (1894)
– Hommage au 110e (1891)
– Hommage au Général Duchesne, air Sambre et Meuse (1896)
– Hymne Franco-Russe (1891)
 L’incendie de Coudekerque-Branche, air Nos baisers de vingt ans (1891)
– Jeanne d’Arc ou la pucelle d’Orléans (1894)
– Joséphine elle est malade (1890)
– La laitière de Coudekerque dans l’embarras, air Elle est en or
– La leçon de natation, air L’aspirant de marine (1892)
– Ma charmante Rosalie (1892)
– La marche des farceurs (1891)
– La Marie Bataillon de Bergues (1892)
– Les mésaventures d’une marchande de beurre (1892)
– Nos pêcheurs à Notre-Dame des Dunes, paroles de Mme Bertrand (1891)
– Oh la pau… vre fille (1894)
– Les oiseaux (1892)
– Les oiseaux de la Lorraine (1892)
– Ous qu’est St Nazaire, air très en vogue (1893)
– Pauvre enfant martyr, air Pauvres amoureux (1896)
– Le pauvre lacolique (1894)
– Le petit bazar dunkerquois (1891)
– Le petit naufragé ou la prière du mousse (1892)
– Le petit Panama ou le nitrate en détresse, air Jules et Thomas (sd)
– La petite Jeanne ou l’enfant martyr de Saint-Pol-sur-Mer, air Toujours Française (1894)
– La petite souffre douleur (1892)
– Quand on est saoul on va se coucher (1892)
– Les quatre sergents de La Rochelle (1892)
– La résurrection de Bertrand (1891)
– Le retour des beaux jours (1894)
– La revanche des femmes (1892)
– Rossignol d’Alsace (1892)
– Si les filles savaient ! air Si les hommes savaient (1892)
– Le tambour major du Reuze (1891)
– Le terrible crime de la basse-ville (1896)
 Le tram-car de Dunkerque à Rosendael, air Eh, Camus (1894)
– Les tramways dunkerquois (1891)
– La valse de la charcuterie (1892)
– La valse des mollets (1892)
– Vanhelle il est mort (1883)
– La veuve de Belfort (1892)
– Violette, romance (1892)
– Vive la Russie (1893)
– Vivent les enfants de Jean Bart (1874)
– Le vol de la veuve (1892)
Les textes des chansons sont à la fin du recueil des chansons d’Eugène Gervais ICI